Causerie
La mort du Shah, frappé comme Henri IV, mais par un Ravaillac de Perse, est un événement presque français et parisien. Ce monarque oriental vint en effet à deux reprises à Paris, une première fois en 1873 après nos désastres, et plus tard en 1889 pour l'Exposition. Il fut fêté comme on sait le faire chez nous quand nous voulons être aimables. On le promena partout; on lui prodigua tous les plaisirs. Et le Shah connut les rats de l'Opéra. Il eut même des aventures avec des demi-mondaines de haute marque, tout comme le prince de Galles.
Nasser-ed-Din ne se plaignit pas de ces incursions parmi les joies parisiennes : Ma vie disait-il, comme le mamamouchi du Bourgeois gentilhomme, ressemble à un rosier fleuri.
Ce qui signifiait en langage traduit des lettres persanes : Je m'amuse follement.
En 1889, l'aigrette de son turban fut une des attractions de l'Exposition. On la vit briller dans le landau de M. Carnot plus tard assassiné lui aussi un an avant son hôte et sur les plates-formes de la Tour Eiffel. Il eut presque autant de succès que les petites danseuses javanaises...
Nous l'attendions encore pour 1900 où il eût vu la lune à cent mètres, spectacle inconnu même dans les harems. Malheureusement le fanatisme d'un sectaire fit passer le roi des rois de vie à trépas, ce qui prouve qu'à Téhéran comme à Paris, la garde qui veille aux barrières des Louvres défend bien mal les monarques. Sans doute aussi Nasser-ed-Dih eût mieux fait de rester boulevardier plutôt que de réintégrer le dangereux, trône de ses pères. Joseph Prudhomme disait de Napoléon Ier, en déplorant sa mort à Sainte-Hélène : S'il était demeuré simple lieutenant d'artillerie, il serait encore sur le trône.
De même le Shah eut évité le coup de feu du babi régicide s'il fût resté à Paris, simple fêtard, comme le roi Milan de Serbie.
Il était, dit-on, formidablement riche. Son palais de Téhéran renferme des trésors fantastiques, des monceaux d'or et de pierreries tels que la lampe d'Aladin en éclaira dans les Mille et une Nuits. Avec ces capitaux inouïs, il eut vécu à Paris une vie exquise. N'est-ce pas la ville du monde où l'existence est la plus douce quand on a beaucoup d'argent, qu'on est philosophe et qu'on ne craint pas d'être dupé ? Or le Shah n'eût pas redouté les « lapins », même ceux posés par les « rats » de l'Opéra. Il aurait eu en tout cas « de quoi » y pourvoir. A ce prix, les Champs-Elysées lui eussent été plus cléments que les alentours du palais du Soleil. Mieux vaut être bourgeois de Paris, qu'empereur à Téhéran !
Nous voilà parvenus aux termes de la période électorale. Contrairement au vieux cliché, la lutte n'a pas été « chaude ». Le peuple s'est assemblé dans ses comices avec un calme plein de dignité. Et c'est à peine si les émotions du ballottage ont ou un contre-coup dans son sein.
D'où vient cette noble indifférence ? C'est que tout passe, tout casse, tout lasse. La rage électorale s'est apaisée. Le suffrage universel va aux urnes mais il ne s'y rue plus. Il n'en vote pas plus mal pour ça, et n'en remplit pas moins ses devoirs civiques. Seulement, il n'y met pas la même furia.
En Angleterre, la rage politicienne est à un autre diapason. On use de tous les procédés et les grandes dames ne craignent pas de retrousser leurs manches pour faire elles-mêmes la cuisine électorale. Témoin l'anecdote suivante recueillie à Belfast lors des dernières élections.
Dans la circonscription de North Tyrone où lord Frederick Hamilton, unionniste, frère du premier lord de l'amirauté et du duc d'Abercorn, l'emporta par 49 voix de majorité contre son adversaire home ruler, on s'aperçut, vers six heures du soir, le jour de l'élection, que deux électeurs, unionnistes zélés, mais malheureusement invalides, n'avaient pas voté. En l'absence de véhicules disponibles, l'agent électoral de lord Frederick se décida à envoyer un message au duc d'Abercorn, qui résidait dans les environs. La duchesse, sa femme, suggéra que deux chevaux de labour, qui se trouvaient non loin de là, pourraient être réquisitionnés et attelés à l'espèce de grande patache qui servait d'équipage au défunt duc, alors qu'il était lord-lieutenant d'Irlande. Ainsi fut fait. Mais tous les cochers de la maison d'Abercorn étaient absents, ayant été occupés de bon matin à. convoyer des électeurs aux urnes. Le duc d'Abercorn ne pouvait conduire lui-même, sans violer la loi qui interdit aux pairs de prendre part à une élection. Mais la loi ne dit rien des pairesses, et bientôt l'on vit, à la grande joie des paysans, la duchesse d'Abercorn se hisser sur le siège du coche, prendre les rênes en main, lancer à toute vitesse les deux haridelles... A huit heures moins trois minutes, le second des électeurs invalides avait donné sa voix à lord Frederick Hamilton.
Voyez-vous les braves électeurs de la Croix-Rousse ou de la Guillotière, voitures aux scrutins par des duchesses ? Ce serait évidemment « canant » comme dit Guignol !





