Causerie
Voici revenir le temps où, « du haut de la grande tribune française », comme disait feu Amagat, députés et sénateurs vont reprendre leurs tournois d'éloquence. Parmi les orateurs parlementaires il en est oh ! bien peu ! qui parlent parce qu'ils ont à dire quelque chose d'utile : ceux-là sont des travailleurs, des convaincus ou des ambitieux ; quelques-uns aussi haranguent pour la galerie, pour le public des tribunes, spécialement pour les jolies femmes qui ont leur avant-scène au Palais-Bourbon, tout comme à l'Opéra : ceux-là sont des ténors ; d'autres, en plus grand nombre, prononcent de temps à autre un discours-réclame a l'adresse des électeurs : ceux-là sont les malins ; enfin reste la foule de ceux qui ne parlent jamais : ce sont les sous-vétérinaires...
Mais il ne faudrait pas croire que lOfficiel reproduise fidèlement les propos tenus à la tribune par nos honorables ! Les orateurs du Sénat et de la Chambre sont gens à précautions. Ils savent, du reste, que dans les improvisations, même les plus savamment préparées, il se glisse toujours quelques gaffes. Aussi tous ont le soin de revoir leurs épreuves et de faire subir à leurs discours d'adroites et opportunes corrections.
Les maîtres de la parole eux-mêmes ne dédaignent point de recourir à ce maquillage. Un de nos confrères, M. Paul Bosq, en cite plusieurs exemples dans une récente étude sur les us et coutumes parlementaires. M. Pouyer-Quertier ne se gênait pas pour modifier après coup les chiffres triomphants, mais apocryphes, avec lesquels il jonglait dans ses harangues. Emile Ollivier refaisait presque entièrement ses discours; il en est un pourtant, celui du coeur léger qu'il n'a pas pu travestir et qui restera comme une honte ineffaçable attachée à son nom. Victor Hugo ajoutait à la suite de ses alinéas à sensation des « Explosions d'enthousiasme » et des « tonnerres de bravos ». Enfin, M. Baudry-d'Asson, le truculent Vendéen qui fut en son temps le Mirabeau de l'interruption, relut plus d'une fois les allocutions des autres pour y ajouter les phrases incohérentes par lesquelles il les avait interrompues.
M. Paul Bosq raconte encore le cas d'un député qui rédige tout entier, le matin, le discours qu'il prononcera le soir et qui le remet avant la séance au correspondant du journal de son département. Chaque ligne est ponctuée de « très bien ! très bien ! ! » et « d'applaudissements prolongés». De cette façon il est sûr que son éloquence aura du prestige auprès des habitués du café du Commerce, ses électeurs les plus influents.
Quel dommage de ne pouvoir livrer à l'admiration publique le nom de cet habile homme !
Ces moeurs-là sentent un peu leur cabotin. Ce n'est peut-être pas tout à fait à tort qu'on appelle quelquefois la Chambre des Députés le théâtre des Folies-Bourbon.
Puisque ce mot théâtre vient sous ma plume, il me servira de transition. L'art dramatique est dans le marasme. À part le Vaudeville, qui vit sur le succès du Prince d'Aurec, l'étincelante comédie de Lavedan, tous les théâtres de Paris sont en pleine crise. Pièces nouvelles ou reprises, ce ne sont partout que des fours noirs à rendre jaloux M. Emile Bergerat.
La faute en est-elle aux auteurs, aux acteurs ou aux directeurs? Vraisemblablement à tous un peu, mais surtout aux derniers. Quoi qu'il en soit, la gent directoriale parisienne pousse les hauts cris et comme compensation à sa maladresse, demande. la suppression du droit des pauvres. L'Assistance publique nous ruine, s'exclament- ils à qui mieux mieux. Elle nous prend tous les soirs le dixième de notre recette. C'est une spoliation abominable qui va nous obliger à fermer boutique...
Voilà, certes, une plaisanterie du plus mauvais goût. Messieurs les Directeurs n'oublient qu'une chose dans leur raisonnement : c'est le public qui paye le droit des pauvres et non pas leur caisse. Il y a quelque quarante ans cette dîme sur le plaisir au profit de la misère était prélevée autrement qu'aujourd'hui. Chaque spectateur passait d'abord à un premier guichet, pour prendre et payer sa place, puis à un second où il versait au représentant du droit des pauvres le dixième du prix de son billet.
Pour simplifier on trouve plus commode de n'avoir qu'un seul guichet, et de faire tout encaisser par le Théâtre, quitte par lui à reverser à l'Assistance les dix pour cent qui lui reviennent.
Ainsi présentée, cette question du droit des pauvres, dont on fait aujourd'hui si grand bruit, ne saurait être prise au sérieux. Ce ne sont pas les directeurs qu'on oblige à faire la charité, avec leur argent, comme ils voudraient qu'on le crût. Et puisque c'est un impôt perçu sur le public qui va s'amuser, pour les souffrants et les déshérités, il est au moins étrange que les industriels en théâtre aient la prétention de le confisquer à leur bénéfice.





