Causerie. Lyon, le 19 octobre 1889.
Cest une vieille tradition lyonnaise qui veut que la semaine d'ouverture du Grand- Théâtre donne lieu à une ou deux soirées, où le chahut, les cris d'animaux et les chansons variées remplacent l'opéra qui est censé se jouer sur la scène. On n'a pas failli celte année à cet usage antique quoique peu solennel. Je crois même qu'il faut remonter assez loin dans l'histoire locale jusqu'aux temps troublés de. ce pauvre Senterre dont les journaux viennent d'annoncer la mort pour retrouver une représentation aussi cahotée que la première des Huguenots.
Les bonnes gens, venues dans l'intention naïve d'entendre de la musique pour leur argent, ont évidemment éprouvé quelque déception en constatant que la partie de Valentine était remplacée par les spectateurs des quatrièmes qui chantaient : « Les matelots sont rigolos », et que la voix du ténor pauvre Raoul, ils l'ont trahi ! était couverte par le sacré refrain : « Esprit saint descendez en nous! ». Le tout accompagné de cris et de miaulements appropriés. Cétait un délicieux boucan...
Le dirai-je ? Il ne me paraît pas que ces aimables habitudes soient bien dignes d'un grand public comme le public lyonnais. Certes, quand le spectacle est mauvais, tout spectateur a le droit de manifester son mécontentement. Encore faut-il que l'expression de ce sentiment très légitime ne dépasse point la mesure. L'immense majorité du public le comprend de reste. Malheureusement, il est toujours quelques enragés pour aller au delà de ce qui est permis et décent. Il ne faudrait pas oublier qu'un artiste, même désagréable, est un homme comme les autres, ayant droit à quelques égards. Le chuter à la fin de l'acte, s'il est au-dessous de sa tâche, devrait suffire à ceux qui en jugent ainsi. Mais ricaner quand il chante, l'interpeller grossièrement, lui jeter des sous sur la scène, autant d'outrages odieux que le bon goût condamne et qui indignent tous les braves gens.
Outre que ces moeurs sont cruelles et choquantes, elles entraînent de regrettables inconvénients. Les artistes à leurs débuts sont affligés d'un trac si intense qu'il leur est souvent impossible de montrer ce qu'ils valent. J'en ai vu trembler et pleurer dans la coulisse, à l'idée d'affronter le traitement impitoyable infligé à leurs camarades ! Et je sais des chanteurs classés et appréciés, même à l'Opéra, qui à aucun prix ne viendraient à Lyon, dans la crainte d'y être injustement et bruyamment exécutés...
Pourtant notre public, pris dans son ensemble, se montre presque toujours bon juge. S'il est dur pour les défaillances, il ne ménage point son approbation à ce qui est bien. Voyez avec quel enthousiasme il a accueilli M. Mondaud, malgré les souvenirs laissés par son prédécesseur chez quelques amateurs frénétiques des coups de gueule! Le prestige de ce pauvre Noté, qui n'avait en somme pour lui qu'une voix d'airain, s'est vite évanoui en présence de ce bel artiste sans doute un jour dira-t-on grand artiste dont la traduction d'Hamlet offre à la fois tant de puissance et de séduction.
Ce que j'aime surtout en M. Mondaud c'est la façon dont il plie sa voix généreuse aux émotions douces ou tragiques du drame, c'est la noblesse des attitudes, la sincérité et le fini du jeu, la conscience artistique de son. effort pour rendre tout ce qu'il y a d'éternelle et profonde humanité dans ce terrible rôle d'Hamlet. Peut-être même est-il supérieur à Faure un peu pommade à mon goût par l'énergie et la flamme.
Aussi faut-il voir quel succès on lui fait ! Avec Mme Escalaïs, dont la virtuosité est éblouissante, avec Vinche, une basse noble qui descend et qui monte comme un baromètre, avec Mlle de Vita, agréable et intelligent contralto, Hamlet est d'ailleurs un spectacle comme ils n'en ont pas, même à Paris...
C'était hier la rentrée des cours et tribunaux : messe rouge et audience solennelle. La première de ces deux cérémonies a pour but d'appeler sur les travaux de la justice les lumières de l'Esprit saint. Ainsi donc si vous êtes frappé de seize francs d'amende pour vous être servi du mur d'en face comme d'une vespasienne, ou si vous êtes condamné à payer à l'habile fripon qui vous aura mis dedans une somme que vous ne lui devez point c'est que l'Esprit saint l'aura voulu. Consolation dont je n'ai pas besoin de faire ressortir le prix.
La seconde cérémonie, qui est l'audience solennelle, consiste en un échange public et majestueux de flagorneries réciproques. Les profanes qui assistent à cette petite fête de l'encensoir en sortent avec l'admiration de tout ce qui touche de près ou de loin au monde judiciaire. Car le magistrat qui prononce le discours d'usage n'oublie personne : les juges sont tous des Cujas et des Lamoignon ; les avocats sont brefs et ne demandent jamais de provision pour prendre les intérêts de l'orphelin et défendre le capital de la veuve ; les avoués ne font jamais de procédure inutile et se montrent modérés dans leurs notes de frais ; il n'est pas jusqu'aux huissiers qui ne soient représentés comme de compatissants philanthropes.
En vérité, je vous le dis, malgré les robes rouges, l'hermine et le rabat de tous ces personnages qui « s'emmaillotent en chats fourrés » comme dit Pascal cette audience prétendument solennelle est une des choses les plus grotesques qui se puissent voir.
Entendu à la sortie, ce mot charmant d'un jeune avocat qui a la dent mauvaise mais spirituelle : Avez-vous remarqué M. le Conseiller X . . . ? Il a eu pendant toute la séance une insomnie qui minquiète !





