Causerie Un sapin protestataire
Les Allemands, on Alsace, ne se sont pas contentés de s'en prendre aux gens. Il est arrivé aussi qu'ils s'en sont stupidement pris à la nature, aux choses inanimées, connue si, même de leur muet témoignage, ils étaient encore gênés.
Tandis que, un peu essoufflé par l'ascension, j'ai atteint la cime du Hobeneck, où le Nogesen-Club a établi un abri, et que, ne regrettant pas la fatigue, certes, je contemple l'admirable panorama formé par la chaîne des Vosges, la vallée du Rhin, le ballon d'Alsace, et, très au loin, les sommets du Jura ; tandis que je me sens ravivé par un air divinement pur, sur ces hauteurs merveilleusement pittoresques, voici ce que me raconte un vieux paysan alsacien, venu avec une famille anglaise, de la vallée de Munster. Le chef de la famille s'est béatement endormi : ses filles ont tiré de leur sac de voyage des albums de dessin et s'escriment à reproduire le paysage. La mère, plus pratique, mange des gâteaux, suffisamment absorbée dans cette occupation. L'Alsacien sourit, en regardant la caravane qu'il conduit, et a tôt fait d'engager la conversation avec moi.
Je l'interroge sur cette vallée du Munster, où les moeurs d'autrefois se sont conservés plus longtemps qu'ailleurs, en Alsace, dans leur, bonhomie patriarcale, et où, de tout temps, les habitants se signalèrent par leur souci d'indépendance...
Il hoche la tête tristement : Ah ! l'indépendance, maintenant... Est-ce qu'elle est possible! Que faire, à présent ? ... On n'est pas heureux, allez !
Et il rapporte quelques exemples douloureux de brutales rigueurs, de rigueurs telles qu'on est condamné au silence, qu'on doit dévorer son chagrin d'être devenu allemand, qu'on en est réduit à l'obéissance, quitte à maudire les maîtres actuels, entre vieux amis. Des rigueurs, poursuit-il... Les Prussiens en exercent jusque sur les arbres? Tenez..., je veux vous dire quelque chose d'incroyable, tans l'action semble mesquine et bête... Et cela est, pourtant!
Je reproduis, telle quelle, l'histoire qu'il me narre. Mon Dieu, monsieur, cest une aventure qui date de la Noël dernière... Imaginez, là-bas et il désigne l'horizon, dans la direction de Munster qu'il y a un sapin vénérable, quelque chose comme un doyen de l'espèce, par sa taille vénérable. Il tient au sol par de fortes racines ; c'est un aïeul, mais son tronc est solide et il brave le temps, crânement.
Il étend ses rameaux largement, exerçant comme une royauté sur les arbres d'alentour, qui s'inclinent devant sa majesté. Il est célèbre à dix lieues à la ronde. Quand revient la fête de Noël, il se laisse complaisamment dépouiller de quelques-unes de ses branches, « sachant » qu'elles égayeront le foyer de pauvres gens et que leurs fraîches et saines senteurs apporteront dans de tristes chaumières une bonne odeur de forêt. Ces branches, elles seront, pour un jour, un symbole de joie dans la maison. Il semble comme un grand-père qui ne demande qu'a être dévalisé des présents qu'il apporte à ses petits enfants, s'offrir à la serpe des paysans. Au reste, qu'on le pille, qu'on le dévaste, il est si touffu qu'on ne s'apercevra pas de ces innocentes mutilations !
Voilà des années qu'il est « habitué » ainsi à ces familiarités avec lui, à ces arrachements qui ne font que le rajeunir. Il ferait beau voir qu'il y eut une seule cabane des environs qui n'arborât point, au-dessus de la cheminée, un de ses rameaux !
Cest que ce n'est pas un arbre ordinaire, un arbre comme les autres, n'ayant que la supériorité de sa grandeur. Il parle à ceux qui ne s'accommoderont jamais de l'état de choses qu'on leur a imposé, qu'aucune loi, qu'aucune mesure ne contraindra à oublier la patrie perdue, qui gardent, saignant en leur coeur, des souvenirs qui leur sont interdits depuis vingt-deux ans. Ceux-là communient avec lui, ceux-là comprennent la chanson de ses branches, quand elles sont secouées par le vent
Quand ils vont les cueillir, ces branches, une émotion poignante s'empare d'eux, et ce n'est pas brutalement qu'ils les abattent, mais doucement, délicatement, comme avec une tendresse.
C'est que, la chose faite, ils regardent son tronc avec respect : il y a des entailles mystérieuses, de larges barres dont ils comprennent le sens. J'ai dit que cet arbre-là parle ; il parle français. C'est un vieux patriote, un fier protestataire !
C'est comme par miracle qu'il a repris sa force et sa vigueur, que la sève coule en lui plus vivace. L'année d'avant la guerre, il semblait décliner, s'en aller las d'une longue existence. Depuis, il a alertement fait un nouveau bail avec la vie, il a secoué ses rameaux fatigués, il s'est renouvelé et on jurerait qu'il a mis une coquetterie, cet ancien, à redevenir superbe et gaillard. Ses entailles, aussi, semblent s'être accentuées plus nettement, s'être creusées plus distinctement, pour qu'on les aperçoive de plus loin. On les peut compter : ce sont soixante-seize marques, hardiment tracées au couteau, par une main ferme. On les salue, on le contemple, et, entre gens du pays, il n'est pas besoin d'échanger des mots pour qu'on se comprenne.
Or, une fois, comme Noël revient, les paysans de Munster se préparent à faire leur habituel pèlerinage au vieux sapin, au sapin qui a vu tant de choses dans le passé, et auquel, comme de coutume, on va demander des branches pour la fête familiale. On prend la roule si connue, on s'avance dans la forêt... Mais un cri de surprise et de désespoir retentit. On veut douter, on ne veut point croire à la réalité... Il faut bien l'admettre, cependant. Le sapin a été abattu dans la nuit, lâchement, sournoisement, comme assassiné, et on l'a fait disparaître. Ces arbres ! voisins, témoins de cette basse besogne, portent encre la trace de sa chute, et sont meurtris de sa mort. Au ras de terre, le tronc présente sa blessure. On ne l'a pas seulement lue, on l'a volé... Dans un coin du bois, prudemment cachés, des forestier allemands rient.
Alors des regrets éclatent, avec des cris indignés, comme si on avait perdu un ami, comme si l'on découvrait les traces d'un meurtre. Un ami ! C'en était un, en effet, et on ne pouvait, s'empêcher de lui prêter une âme, une âme qui expliquait son étonnante vitalité et les fraîches couleurs d'espérance de ses rameaux... La foudre, qui avait parfois frappé à côté de lui, ne l'avait jamais atteint. Il avait fallu des mains criminelles pour le faire choir, ce robuste ancêtre.
Pourquoi l'a-t-on ainsi détruit? Oh ! c'était une vieille rancune! Parce que, en 1814, un vaillant gars, un de ces charbonniers qui vivent dans les bois et qui connaissent tous leurs fourrés, avait écrit, sur son tronc, une histoire épique, en caractères rudes.
Les Prussiens d'alors, qui n'étaient pas plus traitables que ceux d'à présent, occupaient le pays. Leur présence n'était point du goût de l'Alsacien, et il avait juré de ne point laisser vivants ceux que leur mauvaise étoile conduirait sur son chemin. Quant il avait abattu son homme, d'un coup de sa sûre carabine, il faisait une coche sur le sapin, une coche vigoureuse, ayant trouvé ce moyen très simple de tenir sa comptabilité...
Le temps avait passé, mais les entailles étaient restées, disant aux initiés l'aventure du charbonnier. Quel forestier allemand un de ces hommes qui semblent travestis avec leur costume gris à bande verte et leur chapeau de feutre à plumes de coq avait surpris l'explication de ces traces, énigmatiques pour eux jusque-là, dont on garda la signification secrète, entre gens des villages de la montagne? on ne sait. Mais l'arbre avait été aussitôt condamné... Est-ce qu'il faisait peur, avec le fier aspect qu'il conservait? On n'avait pas osé tirer sur lui, en plein jour. On avait attendu la nuit pour le frapper traîtreusement, ce grand coupable, dont le crime était de rappeler la vaillante défense d'autrefois,, un passé héroïque qui ne s'effacera point pourtant de l'histoire. ... Oui, monsieur, dit eu concluant le paysan, on en est venu à ce point de persécutions, dans ce pauvre pays, qu'après avoir rasé les monuments gênants pour les vainqueurs, proscrit la langue française, arraché les couronnes des tombes, on s'en prend maintenant aux arbres, auxquels on prête une nationalité, et qu'on les exécute comme des ennemis !





