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Causerie

M. Campo-Casso, qui connaît si bien ses classiques et qui aime à les citer, pourrait s'écrier avec le Cid :

Mes pareils à deux fois ne se font pas connaîtreEt pour leur coup d'essai veulent des coups de maître.

C'est, en effet, par un vrai coup de maître que la nouvelle direction de l'Opéra vient de signaler sa prise de possession. MM.Bertrand et Campo-Casso ont eu, comme on sait, l'idée très hardie, très heureuse et très démocratique d'organiser dans leur somptueux théâtre, où seuls les gens riches pouvaient jusqu'à présent pénétrer, des soirées populaires à prix réduit.

La première de ces représentations a eu lieu dimanche et le succès en a été énorme. Toutes les places ont été littéralement prises d'assaut par un publie enthousiaste, composé de petites gens : bourgeois modestes, ouvriers endimanchés, commerçants et employés.

Certes, tout ce monde là avait bien l'air un peu étonné de se voir sous ces lambris où tant d'or se relève en bosse, à des places occupées d'ordinaire par de beaux messieurs portant le frac « dernier cri », et par de belles madames décolletées et diamantées. Mais si les redingotes ou les jaquettes achetées au magasin de confections et les robes simplettes remplaçaient les fleurs de chic de la haute société parisienne, ce public inélégant s'est distingué par une tenue discrète, une attention passionnée pour la musique et les artistes, dont messieurs les abonnés sont parfaitement incapables. C'est assurément la première fois que l'Opéra s'est trouvé rempli par des spectateurs uniquement attirés par la musique, et nullement par le désir de se faire voir, de potiner, de flirter, de jouer de l'éventail ou de la lorgnette...

Nos confrères boulevardiers expriment même avec un étonnement comique leur satisfaction de constater que personne, dans cette assistance populaire, ne s'est livré à la moindre incorrection : Les spectateurs ne se sont point assis, les jambes pendantes, sur le rebord des loges; ils n'ont pas sali les fauteuils avec des reliefs de cervelas ou de saucisson à l'ail ; et les galeries n'ont pas entamé entre elles le moindre dialogue naturaliste.

A ça ! nos journalistes de salon s'imaginent douc que les petites classes sont composées entièrement de personnages ayant l'éducation distinguée de Bibi-la-Grillade ou de Mes-Bottes ? C'est comme si nous autres, simples chroniqueurs du commun, nous allions croire que toutes les femmes du monde ressemblent à Mme de Rute, qu'elles appellent leurs pieds « Messaline et Nana » et leurs amies de coeur « petite ordure » ...

Il faut être écrivain du « higlife » pour craindre que le public des représentations à prix réduit ne sache pas se tenir proprement au théâtre. Depuis longtemps notre scène lyrique lyonnaise donne des soirées de ce genre, et nous avons tous constaté que les auditeurs qui en profitent valent parfaitement les autres à tous les points de vue — sauf pourtant par leurs tailleurs ou leurs couturières, ce qui est une infériorité des plus contestables.

Quoi qu'il en soit, MM. Bertrand et Campo-Casso peuvent se féliciter pleinement de cette première victoire. Leur innovation ne prouve pas seulement qu'ils sauront faire autre chose que leurs prédécesseurs : Elle est encore tout à fait conforme aux idées de notre temps, et cette préoccupation, de rendre accessibles à la démocratie les plus hautes jouissances d'art de l'aristocratie, convient à merveille à des directeurs d'Opéra, nommés et subventionnés par la République.

Ce dernier mot me fait penser à la politique. Elle va nous envahir cette année, la politique, et la plus encombrante de toutes, celle qui se manifeste par des élections. Pour nos étrennes nous avons dans le Rhône l'élection sénatoriale, puis viendront les élections municipales et les élections au Conseil général. Ce sera un débordement de programmes et d'affiches, une succession interrompue de banquets électoraux et de réunions publiques.

Ah ! les réunions publiques ! Il s'y passe quelquefois des incidents bien drolatiques. Je me souviens, notamment, d'un mot bien joli qui a été prononcé à Oullins il y a quelques années. C’était dans un meeting populeux. Un candidat développait ses idées à la tribune, lorsque le président, qui trouvait son discours trop long, l'interrompit en lui disant avec solennité : Orateur ! soyez circoncis !

Un écho des réceptions du premier janvier dans un département voisin. Le président de la chambre des notaires et le colonel de gendarmerie se rencontrent dans l'antichambre du Préfet ; on les présente l'un à l'autre ; ils échangent les compliments d'usage et le gendarme ajoute, voulant être fort aimable : D'autant plus charmé, monsieur, de faire votre connaissance, que j'ai souvent été en relations avec des notaires : j’en ai déjà arrêté plusieurs !

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