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    Joséphin Soulary

    Le charmant poète qui est une des gloires littéraires de Lyon, est mort le 28 mars des suites d'une pneumonie, en sa petite maison du chemin des Gloriettes. I1 faut saluer respectueusement cet esprit délicat, cet artiste épris de son art, ce fin ciseleur de beaux vers et de belles rimes qui, pieusement, consacra toute son existence à la poésie.

    Soulary était d'origine italienne. Il naquit en 1815, à Lyon, où son père, un négociant génois, était venu s'établir. Son génie poétique se révéla de bonne heure : on a de lui des vers qu'il écrivit à l'âge de seize ans et qu'il signa «Soulary, grenadier», étant à cette époque enfant de troupe au 48e de ligne. Au sortir du régiment, il entra à la Préfecture du Rhône et devint peu à peu chef de bureau, titre qu'il avait encore en 1875.

    Soulary vécut toujours à Lyon, «son village», comme il disait en souriant ; mais sa réputation s'étendit par toute la France. Ses premiers recueils de poésie : A travers Champs, les Cinq cordes du Luth, les Ephémères (1846), ne furent cependant connus et appréciés qu'ensuite, après que d'autres oeuvres eurent assuré à notre compatriote une place enviable parmi les grands poètes de ce siècle.

    Ce furent Sainte-Beuve et Jules Janin qui furent les parrains littéraires de Soulary, et c'est à l'occasion des Sonnets humoristiques (1856-58) qu'ils le proclamèrent poète. La seconde édition de ce livre a précisément pour préface une lettre très élogieuse de Jules Janin. De nombreux recueils ont été publiés depuis par Joséphin Soulary : citons une deuxième série des Éphémères, les Figulines, suivis du Rêve, de l'Escarpolette.

    En 1864, il a, pour un nouveau volume, repris ce titre de Sonnets qui, une première fois, lui a porté bonheur. Si Boileau avait eu raison de dire qu'un «sonnet sans défaut vaut seul un long poème», Joséphin Soulary serait le plus grand poète de ce temps, et de beaucoup d'autres, tant pour le nombre des sonnets qu'il a écrits que pour leur absolue perfection prosodique, et la grâce pénétrante de la pensée qu'ils expriment..

    C'est en effet au sonnet que Soulary doit en grande partie sa gloire. Il en a laissé quelques-uns que l'on a toujours considérés comme des modèles du genre. Nous publions, à notre seconde page, les Deux cortèges et les Rêves ambitieux, qui passent pour ses chefs-d'oeuvre.

    Voici un autre sonnet peut-être plus achevé encore et digne de l'art grec :

    Ils vont, beaux amoureux, côte à côte, en silence, Les yeux baisses à terre, et la main dans la main, Sans songer qu'ils sont seuls, éloignés du chemin Et que la nuit s'abat sur la forêt immense.

    Où vont-ils? Où le coeur les conduit sans défense, Impatients et doux sous l'aiguillon divin : Lui, du désir d'oser tout ému dans son sein Elle, tremblant qu'il n'ose et se livrant d'avance.

    Ils n'ont rien dit encore, et tout est dit entre eux : - La nature est discrète, enfants, soyez heureux ! Et toi, barde de Cô, souris, vieux Théocrite !

    Vois, ton drame d'amour dure éternellement ; C'est depuis deux mille ans, la seule page écrite Où le temps ait passé sans aucun changement.

    Voici le jugement que Théophile Gautier a porté sur Soulary :

    Entre tous ceux qui, aujourd'hui, sonnent le sonnet, pour parler comme les Ronsardisants, le plus fin joaillier, le plus habile ciseleur de ce bijou rythmique est Joséphin Soulary, l'auteur des Sonnets humoristiques, imprimés avec un soin à ravir les bibliophiles, par Perrin, de Lyon. Ce sont des joyaux rares, exquis et de la plus grande valeur, que les sonnets de Joséphin Soulary ; toutes les perles y sont du plus pur orient, tous les diamants de la plus belle eau, toutes les fleurs des nuances les plus riches et des parfums les plus suaves. Le talent de Joséphin Soulary, d'une concentration extrême, est une essence passée plusieurs fois par l'alambic et qui résume en une goutte les saveurs et les parfums qui flottent épars chez les autres poètes. Il possède au plus haut degré la conclusion, la texture serrée du style et du vers, l'art de réduire une image en une épithète, la hardiesse d'ellipse, l'ingéniosité subtile et l'adrosse d'emménager dans la place circonscrite qu'il est interdit de dépasser jamais, une foule d'idées, de mots et de détails qui demanderaient ailleurs des pages entières aux vastes périodes.

    Au lendemain de la guerre franco-allemande, Soulary publia : Joli mois de mai, le Cantique du roi Guillaume, Pendant l'Invasion, oeuvres animées d'un souffle patriotique ardent.

    Les funérailles du "Benvenuto du sonnet" ont eu lieu mardi dernier, à Lyon, au milieu d'un immense concours de population. Des discours ont été prononcés sur sa tombe par MM. Rossigneux, adjoint, au nom de la Ville, Gravier, secrétaire général de la Préfecture, Morin-Pons, de l'Académie de Lyon, et Camille Roy, du Caveau Lyonnais.

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