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Causerie

La discussion du budget vient de finir. Dieu nous garde de venir parler ici des choses graves de la politique ! Mais n'avez-vous pas fait cette remarque, à propos des débats budgétaires, que la plupart des orateurs qui demandent des économies avec le plus de conviction ont été ou sont encore, dans leur vie privée, des dissipateurs et des prodigues ? Quelquefois même ces parcimonieux et sages financiers sont pourvus d'un conseil judiciaire.

C'est ainsi que, parmi les plus sévères et les plus âpres censeurs des gaspillages de la République, figure un homme politique de droite dont on va pouvoir mesurer l'autorité en matière d'économies.

Il y a quelques années, un de ses oncles, homme de beaucoup d'esprit, disait de lui en levant les bras au ciel :

Mon neveu a vraiment le génie de la dissipation ! Ses billets à ordre sont dans les mains de tous les banquiers, de tous les agents d'affaires. Je crois, Dieu me pardonne, qu'il a des dettes jusque chez les marchands de papier timbrés !

Nous avons appris sans surprise le dénouement de l'idylle princière qui avait ému quelques âmes sensibles pendant la terrible captivité du Duc d'Orléansà Clairvaux. Cette douce princesse Marguerite, qui allait visiter le prisonnier dans le cachot où on le nourrissait de salmis de perdreaux truffés arrosés de Corton et de Musigny, est maintenant dans les larmes.

Les orléanistes avaient savamment exploité cet amour ; on voyait dans les vitrines la photographie du jeune couple attendrissant, l'oeil dans l'oeil, la main dans la main. Le mariage devait avoir lieu dès que le godelureau tout en longueur aurait été ... élargi.

Or , tout est rompu. Depuis que le fameux conscrit à la gamelle a tâté de la grande vie joyeuse, il ne pense plus qu'à faire la fête. L'opérette a remplacé l'idylle, et la jeune fiancée pleure son rêve évanoui.

L'effet de la réclame au mariage n'avait pas, d'ailleurs, été bien profond, même parmi les badauds, la famille d'Orléans, qui n'a jamais été populaire, l'étant à notre époque moins que jamais.

C'est surtout maintenant qu'on peut dire de cette famille qu'elle a beaucoup de rejetons, mais fort peu de racines !

Un incident survenu outre M. Ernest Renanet M. Edmond de Goncourt, au sujet de l'indiscret Journal, publié par ce dernier, a soulevé une curieuse question de droit intime. Dans un diner périodique, qui avait lieu d'abord chez Magny, puis chez Brébant, M. de Goncourtrencontrait divers hommes célèbres dont il notait à la dérobée les propos de table, toujours pleins d'abandon.

Les convives, ne se sachant pas épiés, disaient naturellement tout ce qui leur venait à l'esprit. En retrouvant dans le Journal des Goncourt des lambeaux de ses confidences, M. Rouans'est fâché. Sa philosophie riante l'a abandonné pour un instant ; on sent qu'il est outré.

En réalité, il est difficilement admissible que de libres causeries de cabinet particulier puissent être livrées au public par un des convives. I1 y a là quelque chose de choquant dont M. de Goncourtne paraît pas s'apercevoir. Le reportage, si attaqué, ne prend pas du moins les gens en traître. 11 les avertit, et il se borne parfois à trahir leur pensée.

Je ferai observer, à ce propos, que c'est là une chose déjà bien ancienne et dont Voltairefut plus d'une fois victime. Des gazetiers allaient le visiter ; ils le faisaient parler sur toutes sortes de matières et lui prêtaient généreusement ensuite leurs propres sottises.

Aussi, un beau jour, le philosophe impatienté, accueillit-il l'un d'eux par ces paroles prudentes :

Monsieur, je vous préviens que je ne sais pas un seul mot de tout ce que vous allez me demander !

On procède à l'apothéose de Bizet, qui, de son vivant, avait toutes les peines du monde à faire entendre sa musique et qui n'obtenait guère que de superbes fours. Maintenant, des gens qui ont peut-être baîllé, autrefois, devant ses ouvrages, veulent absolument lui élever une statue. La recette énorme de Carmen, chantée à l'Opéra-Comique par la créatrice Galli-Marié, avec Jean de Reszké, Lassalle et Madame Melba, facilitera singulièrement cet hommage ; mais tout cela provoque de bien mélancoliques réflexions sur les variations du goût.

Il y a vingt ans on chutait la musique de Bizetqu'on acclame aujourd'hui, et on acclamait la musique italienne qu'on ne veut plus entendre. Wagnerétait conspué ; il est le pontife de l'art nouveau.

De même Berlioz, tout d'abord méconnu, a été placé au rang des demi-dieux.

En peinture, des incompris qui s'appelaient Delacroix, Théodore Rousseau, sont portés aux nues et leurs oeuvres sont payées au prix d'une fortune. Qui sait si dans vingt ans, Wagneret Delacroix, Bizetet Théodore Rousseau, Berliozet Millet, n'auront pas, encore une fois, perdu leur prestige ! Ceci donne un grand poids de philosophie au mot du poète Fernand Desnoyer, qui fait rimer gloire avec balançoire...

A l'étranger, M. Parnell, le docteur Kochet l'évadé Redon, occupent l'opinion à des points de vue très divers. M. Parnellsemble devoir faire tête à l'orage ; Redona reconquis sa liberté. Le moins heureux des trois, c'est peut-être le docteur Koch, dont on s'était trop hâté de claironner la victoire.

Il paraît bien que l'heure n'est pas encore venue d'entonner le chant du Koch !

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