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Causerie

Les médecins font beaucoup parler d'eux. Chaque semaine ils révèlent quelque nouveauté ingénieuse, quelque découverte de bacille inédit. A les en croire, nous approcherions du moment, si impatiemment attendu, où les grands fléaux qui désolent l'humanité vont s'arrêter, impuissants et vexés, devant la Faculté de Médecine.

Après le docteur Koch et son fameux liquide dont les vertus manquent de... solidité, voici le docteur Bernheim qui s'avise de combattre la tuberculose au moyen de la transfusion du sang. Il se distingue du moins de son collègue berlinois en ce qu'il ne se hâte pas de crier victoire. Il expérimente publiquement et il enregistre les résultats qui, jusqu'à présent, sont heureux.

Il choisit de préférence la chèvre comme animal transfusant, parce qu'elle passe pour refractaire à la tuberculose et que son sang ressemble beaucoup à celui de l'homme. Seulement, M. Bernheim ne s'attend peut-être pas à ce qui pourrait arriver à ses malades transfusés. C'est un fait généralement admis que les enfants nourris au lait de chèvre sont très nerveux, agités, sautillants. Ils ne peuvent tenir en place, et cette mobilité capricieuse persiste pendant toute la durée de la vie.

Je sais bien qu'il vaut mieux vivre en sautillant que de ne pas vivre du tout, mais je dis cela pour engager M. Bernheim à choisir un animal plus tranquille.

Il est vrai que ce choix est fort délicat. Un nommé Cyprien, atteint d'une maladie de langueur, était arrivé à un état de dépérissement que je croirai avoir suffisamment caractérisé en le comparant à celui de l'art dramatique. Sa mort était jugée imminente ; les médecins estimèrent donc pouvoir se livrer sur sa personne moribonde à une espèce de transfusion du sang. Personne n'ayant poussé l'amour de la science, ou l'amour de la maladie, jusqu'à offrir son propre liquide artériel dans le but de sauver Cyprien, qui passait, du reste, pour un assez mauvais coucheur, on prit tout bonnement du sang de mouton. Les moutons ont cela de bon que, quand on a besoin d'eux, on se dispense de les consulter. On les saigne, et tout est dit. Ils ont ce point de contact avec les contribuables.

L'opération obtint un plein succès et le moribond revint à la vie. Mais, ô surprise ! par un singulier phénomène Cyprien, qui avait failli mourir comme homme, renaissait en qualité de mouton !

A peine remis sur pied, ou plutôt sur pattes, le malheureux s'imagina qu'il était devenu mouton et au bout de quelque temps il se mit à bêler à fendre l'âme. Quand il passait devant l'étal d'un boucher il manifestait une frayeur extrême et se sauvait en protégeant avec ses mains ses côtelettes menacées !...

J'ai l'air de conter une plaisanterie, mais rien n'est plus exact. Le Dr Legrand du Saulle en fit part officiellement à l'Académie de médecine. Il n'était donc pas inutile d'avertir M. Bernheim. Ses transfusions de sang de chèvre pourraient avoir des résultats trop capricants.

Les appareils téléphoniques dits théâtrophones, et grâce auxquels on entend à distance ce qui se dit ou se chante sur les divers théâtres, obtiennent un succès grandissant. Les progrès de la science permettent déjà de créer l'exploitation des théâtres à domicile. Un pas encore et les pièces à spectacle auront leur tour.

Par suite,du développement et du perfectionnement de ce système, dans peu d'années, l'industrie théâtrale sera bouleversée de fond en comble.

Par la force des choses, les Compagnies qui exploitent le téléphone, seront amenées à créer des espèces d'usines dramatiques et musicales. Les comédiens, chanteurs et instrumentistes de la Compagnie exécuteront leur petite affaire dans des gazomètres d'où partiront les fils conducteurs destinés à transmettre les sons chez les abonnés. Dans les grandes villes, l'opération sera superbe. Avec un seul orchestre, une troupe dramatique et une troupe lyrique, on desservira toute une grande population qui n'aura plus à se déranger pour aller au théâtre.

L'opéra en pantoufles ! Le drame en robe de chambre ! Plus d'asphyxie dans des salles surchauffées et sans air ; plus de bronchites.

Les conséquences de cette révolution acoustique sont faciles à prévoir. Une baisse considérable se produira sur les ténors, un seul de ces oiseaux rares devant suffire pour chaque grand centre de population, et même pour une grande zone territoriale.

Des compteurs automatiques placés dans la cuisine des abonnés, constateront ce qu'ils auront consommé chaque soir de drame, de comédie, d'harmonie ou de mélodie.

Quand ce sera du Pailleron ou du Delibes, ça coûtera deux sous de plus par mètre cube ; mais quand ce sera une reprise des vieilleries de Sardou, on aura droit à une remise.

Quel rêve ! Plus d'atmosphère miasmatique ; plus de voisins de salle qui chantent en même temps que le chanteur ou qui, par un rapide mouvement du pied, impriment une vibration énervante à toute une rangée do fauteuils.

Plus de comédiens faisant des effets de torse et de comédiennes brillant de l'éclat des... fards. Plus de rideaux annonces ; plus de loueurs de lorgnettes ; plus d'orgeat, limonade, bière, et surtout plus d'ouvreuses !

Tel est le riant avenir qui est réservé aux humains pour une époque évidemment prochaine.

Les gaietés du plein air :

Au Parc de la Tête-d'Or, une jeune et, fraîche nourrice, le sein nu, tenait sur ses genoux un délicieux bébé.

Un vieux monsieur, séduit par la gentillesse du poupon, se penche et l'embrasse sur le front.

Un gamin d'une douzaine d'années qui l'observait, lui crie sévèrement :

Hé ! monsieur ! Attention, s'il vous plaît. N'allez pas vous tromper d'étage!

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