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Causerie

Les folles ivresses du carnaval sont passées. Pour bien des gens, ces orgies se sont bornées à d'abondantes libations pharmaceutiques commandées par des rhumes, des bronchites, des fluxions de poitrine, affections pénibles qui comportent toutes les tisanes, excepté la tisane de Champagne.

Nous voici dans le temps du carême.

C'est l'époque où les convictions religieuses sont mises à une épreuve, en somme peu rigoureuse.

Si le jeûne du carême était observé, il ne pourrait qu'exercer de bons effets sur la santé. Il s'accorde avec une excellente indication hygiénique pour bien des gens. Le tout consiste à vouloir l'appliquer indistinctement à tout le monde. C'est ainsi qu'en dépit des facilités données par les dispenses ecclésiastiques, le jeûne ne préoccupe plus qu'une minorité de croyants.

Les boucheries et les charcuteries conservent à peu près leur clientèle ordinaire.

Que les temps sont changés, depuis le bon vieux temps ! J'ai lu, dans le Journal de l'Estoile, qu'Henry IV, dit le bon roi Henry, avait fait défendre aux bouchers, sous peine de la vie, de vendre ou d'étaler de ia viande pendant le carême.

C'était bien là le zèle du néophite !

On a annoncé la mort d'un descendant direct de Jeanne Hachette, l'héroïne de Beauvais, le nommé Hachette, de Monfer, qui était aide-jardinier. Sa famille avait occupé un haut rang. 11 y aurait un bien curieux travail à faire sur les décadences de ce genre. Une des maisons de la rue d'Argout, à Paris, avait naguère encore pour concierge, un Michel de l'Hospital, descendant direct du fameux chancelier. Un Malesherbes authentique a été cocher de fiacre. Un frère d'Iturbide, l'empereur du Mexique (qui fut exécuté comme devait l'être Maximilien) était cabaretier à Asnières, il y a une trentaine d'années. Il avait servi pendant quelque temps, en qualité de dragon dans l'armée pontificale. Je citerai enfin le cas tout aussi extraordinaire du frère d'un ancien rajah de l'Inde, dépossédé par l'Angleterre et qui, après toutes sortes d'aventures et mésaventures, était allé s'échouer aux Batignolles, où il gagnait sa vie en qualité de garçon de bains !

Il supportait admirablement sa misère, soutenu par l'espoir d'une revanche de la destinée.

Il y a des gens qui supportent moins facilement la fortune, comme on l'a vu par le suicide de cet Anglais qui s'est donné la mort en Suisse, dans son désespoir d'avoir fait un héritage de sept millions qui désorganisait son existence.

Cet original s'est tué parce qu'il regrettait sa vie modeste d'autrefois ; rien n'était plus simple que de la continuer.

On m'accordera bien, en effet, qu'il est beaucoup plus facile de se débarrasser de sept millions gênants que de se les procurer quand on éprouve le besoin d'en embellir son existence.

On commence à se préoccuper dans les deux mondes, je parle de la vieille Europe et de la sémillante Amérique, à fêter dignement le quatrième centenaire de la découverte de l'Amérique.

L'Espagne , l'Italie, les Etats-Unis se disputent l'honneur de rendre le plus éclatant hommage rétrospectif au glorieux navigateur qui eut tant de peine à se faire prendre au sérieux de son vivant.

Je n'ai pas besoin de rappeler tous les déboires de ce grand homme, auquel l'Italie, l'Espagne, le Portugal refusèrent, avec un touchant ensemble, les moyens de révéler à l'humanité tout un hémisphère de notre planète. Repoussé de partout, raillé, conspué, sans ressources, Colomb faillit emporter dans la tombe la grande pensée de son génie.

Pour donner une idée du peu de cas qu'on faisait de lui, même après sa découverte, il suffirait de noter qu'on ne prit pas la peine, de s'enquérir du lieu et de la date de sa naissance. L'incertitude persiste sur ces deux points, en dépit des monceaux de mémoires accumulés par les chercheurs. On enseigne généralement aux écoliers que Christophe Colomb naquit à Gênes, mais rien ne serait moins facile à démontrer

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Si les Yankees s'apprêtent à honorer solennellement le grand homme qui révéla le nouveau monde à l'ancien, l'un d'eux l'a très irrévérencieusement blagué en racontant, à sa manière, la découverte de l'illustre marin. Christophe Colomb, dit-il, commençait à ne plus savoir commment il parviendrait à dompter ses équipages mécontents qui voulaient rebrousser chemin, quand il aperçut une ligne grise à l'horizon :

Ah ! ah ! dit-il, ça doit être mon affaire...

Quelques heures après, on distinguait nettement un rivage, et Colomb s'écria :

Plus de doute, voici l'Amérique !

Des hommes vêtus de plumes de toutes couleurs s'agitaient sur la plage. Colomb fit mettre un canot à la mer ; il y descendit avec une douzaine de matelots, et il se dirigea vers les indigènes. Dès qu'il fut à portée de la voix, il leur cria :

Vous êtes bien des sauvages d'Amérique ? Parfaitement, répondit le chef des indigènes ; mais vous-même, ne seriez-vous pas Christophe Colomb ? Je suis Christophe Colomb, en effet.

Alors, le chef des sauvages se tournant vers ses hommes leur dit d'un air consterné :

Il n'y a plus à se le dissimuler, messieurs, nous sommes découverts !

La race des mystificateurs n'est pas près de s'éteindre. Un jeune littérateur besoigneux qui écrit des romans d'un placement difficile, entre hier chez un changeur qui annonce des prêts sur titres :

Monsieur, lui dit-il, c'est bien vous qui prêtez sur titres ? Oui, monsieur. J'en ai deux excellents sur lesquels je vous serais fort obligé de vouloir bien m'avancer trois louis. Quel genre de titres ? Voici : La Main de fer et le Secret du bourreau !

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