Causerie. Lyon, 8 avril 1896.
En temps de vacances, les journalistes sont à court de copie et les chroniqueurs n'aiment guère chroniquer. C'est alors que réapparaissent les bons petits canards traditionnels, les histoires stupéfiantes et invraisemblables dont l'Amérique est la patrie de prédilection.
Les journaux anglais, pour une fois auront donc dépassé les reporters américains, à en juger par le récit qu'ils viennent de publier sur un « duel au serpent », qui aurait eu lieu dans l'Inde, entre le capitaine Philipps et le lieutenant Shepherd.
Dégustez cette truculente narration: On avait lâché un serpent venimeux dans une salle complètement obscure. Une heure après, les deux adversaires pénétraient dans le champ clos. Dix minutes se passèrent dans un horrible silence, tous deux restant immobiles. Un cri retentit tout à coup. C'était le lieutenant qui venait d'être, mordu. Au bout de quelques heures d'atroces souffrances, il était mort. Quant au capitaine, dont les cheveux avaient blanchi, il v a passer au Conseil de guerre.
Cette aventure fantastique est apparemment due à un confrère désireux « d'épater » ses contemporains britanniques. En France, elle semblera moins sensationnelle. Elle fait penser, en effet, à ce vaudeville de Labiche où deux adversaires irréconciliables décident d'avoir un duel à la tasse de café. Dans lune des tasses, on gratte des allumettes. Mais au moment de tirer au sort à qui boira au petit bonheur, celle de droite, ou celle de gauche, l'offensé refuse énergiquement de s'en remettre au hasard : Je suis l'offens??, dit-il, et comme tel j'ai l e choix des armes !
Et il réclame obstinément la tasse de bon café... Canard pour canard, ce duel-là est moins macabre que le précédent
Aujourd'hui nous avons chez nous l'absurde Lemice-Térieux qui, de temps à autre, lance dans la circulation d'énormes blagues dont quelques-unes ont rempli une certaine carrière. Ce moderne mystificateur a eu d'ailleurs de nombreux ancêtres. C'est sous la Restauration surtout qu'ils se montrèrent féconds en trouvailles sensationnelles, et abracadabrantes. Et même la police secrète, qui s'appelait alors la Direction de l'Esprit public, s'en emparait volontiers pour les propager afin de détourner les esprits de la politique.
C'est ainsi qu'en 1818, on eut l'histoire de linfortunée jeune demoiselle à la tête de mort, fille d'une mère qui avait ou sous les yeux, durant sa grossesse, le chef décapité de son amant, tué par le plus cruel des époux. Tête de mort à part, la jeune personne était charmante, bonne, et dotée d'un million. Elle cherchait un mari que n'écartât point sa difformité. Et la foule de se ruer rue Penelle-Saint- Germain, domicile prétendu de l'imaginaire jeune personne. Pendant deux ans on rechercha passionnément ce phénomène apocryphe.
Quelques temps après, le bruit courut qu'il pleuvait de l'or dans le passage de Saumoy ! Pendant des mois on s 'y entassa, on s'y écrasa, mais sans la moindre pluie d'or...
Puis, vers 1827, on découvrit, rue d'Enfer, des esprits casseurs, devanciers de nos esprits frappeurs d'aujourd'hui ! Sous Louis-Philippe, l'illustre Serpent de mer du Constitutionnel, et aussi son frère cadet le Serpent de la rue Lacèpède occupèrent pendant longtemps les badauds. Sous l'Empire la mode de ces divertissements avait un peu passé. Je ne vois guère à signaler que le fameux crapaud oviphage, venu de l'Amérique du Nord, adorant les oeufs, mais ne pouvant les casser faute de dents, et qui avait l'esprit de les avaler intacts, de monter sur les arbres et de se laisser tomber sur le ventre afin de les briser...
Nous aurions le droit de rire des générations qui ont cru à ces bourdes si de notre temps, on était moins gobeur. Je ne vois pas, en effet, qu'il soit beaucoup plus raisonnable de s'extasier sur les conversations de Mlle Couësnon avec l'ange Gabriel. L'histoire est seulement plus absurde et aussi moins originale !
En terminant cette courte revue des canards du siècle, je retrouve, par hasard, un mot charmant de Victor Hugo, mot peu connu et qui vaut d'être exhumé : L'auteur de la Légende des Siècles était en omnibus, lorsqu'une jolie jeune femme entre dans la voiture, en se dirigeant vers une stalle vide, mais un arrêt brusque du véhicule la fait tomber sur l es genoux du maître.
Oh ! je vous demande pardon, Monsieur, fit-elle toute rougissante...
Et moi, répliqua Victor Hugo, je vous remercie !





