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Causerie Lyon, 10 mars 1896.

On a annoncé, peut-être est-ce un canard, que la claque allait être supprimée à Paris dans les théâtres subventionnés. Là-dessus gros émoi dans Cabotinville. Auteurs, directeurs et acteurs se sont demandé avec anxiété si la nouvelle était exacte et si la suppression était vraiment imminente de ces Romains tutélaires qui savent si bien créer un enthousiasme factice autour des ours et fours, et faire aux comédiens des succès que le public ne leur décerne pas toujours.

Les gens de théâtre, interviewés par des confrères diligents, se sont unanimement prononcés pour le maintien de la claque. Tous, sauf le vaillant Paul Mounet, dont le fier talent n'a pas besoin d'être soutenu par des applaudissements salariés, ont déclaré que la claque est indispensable pour chauffer une salle et permettre aux artistes - ceci est du meilleur m'as-tu vu - « de reprendre haleine, de se reposer, pendant qu'on les acclame. »

Tout en faisant observer que la claque est parfois insupportable par ses coups de battoirs intempestifs, il faut reconnaître, en effet, qu'avec les moeurs du jour, dont l'enthousiasme est plutôt banni, des applaudisseurs à gage sont souvent nécessaires, puisque le public n’applaudit plus ou presque plus. Le spectateur, indolent ou froid d'ordinaire, ne manifeste guère sa satisfaction que sous une forme discrète. Les claqueurs viennent donc à la rescousse pour lui épargner la peine des manifestations chaleureuses auxquelles les comédiens et les chanteurs tiennent presqu'autant qu'à leurs cachets. De sorte que, sauf les excès de zèle des chevaliers du lustre, tout le monde y trouve son compte, dans la salle comme sur la scène.

Ce côté utilitaire mis à part il est curieux de remarquer combien les plus grands, artistes, les plus illustres et les plus fêtés, sont jaloux d'avoir une claque sonore pour saluer leur entrée ou souligner leurs effets. Ceux-là, semble-t-il, devraient avoir le dédain des ovations organisées, qui ressemblent à celles que les ministres en déplacement se font préparer par leurs agents. Il n'en est rien pourtant. Une Rachel soigne sa claque tout comme une débutante...

On raconte qu'un soir où elle venait de jouer le principal rôle dans une des pièces de Mme de Girardin, Rachel s'imagina n'être pas applaudie aussi vivement que d'habitude. Elle s'en plaignit et on lui répondit que le chef de claque malade avait dû se faire remplacer par un confrère du boulevard, lequel, apprenant les plaintes formulées par Rachel, lui écrivit l'admirable lettre qu'on va lire :

Mademoiselle,

Je ne puis rester sous le coup des reproches qui sont tombés sur moi d'une bouche comme la vôtre. A la première représentation j'ai donné 33 fois, et toujours de ma personne. Nous avons eu trois acclamations, quatre, Hilarités, deux tressaillements, quatre redoublements et deux explosions indéfinies. Et même dés stalles se sont fâchées et ont crié : A la porte !.

Mes hommes étaient sur les dents ; ils m'ont signifié qu'ils ne pourraient recommencer un pareil service. Ce que voyant, j'ai demandé le manuscrit ; je l'ai profondément étudié et j'ai dû me résigner à faire des coupures pour la seconde représentation. Je les ai fait porter sur MM... Si l'intérim du service se prolonge pour moi, je leur revaudrai cela plus tard.

Cet homme évidemment n'était point dans son tort. Avec un pareil zèle et un style si choisi il méritait sans conteste le titre de dernier des Romains.

A Lyon, comme partout, nous avons aussi une claque, que personne d'ailleurs ne parle de supprimer, encore qu'elle soit assez souvent bien maladroite. Sait-on comment s'intitule lui-même le chef de claque ainsi qu'il appert de sa carte de visite : X…, entrepreneur de succès des théâtres de Lyon.

La périphrase est admirable et le titre aussi ronflant qu'une batterie retentissante partie des secondes galeries...

Voici venir, avec le printemps qui approche, la saison où les femmes vont arborer dans la rue les toilettes claires et chatoyantes dont les noms sont si amusants : bleu électrique, fraise écrasée, loïe-füller, etc.

On sourit de ces épithètes fantaisistes qui nous semblent ultra-modernes et de la « dernière nouveauté », comme-disent les catalogues. Cependant au dix-septième et au dix-huitième siècles les couleurs portaient des noms plus singuliers encore. C'est ainsi qu'on a connu, sous Louis XIV, les tons de veuve réjouie, de singe mourant, de ris de guenon, de désir amoureux, d'Espagnol malade et de trépassé revenu. De notre temps, on le voit, les marchands de nouveauté sont moins humoristiques !

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