Causerie, Lyon, 25 février 1896.
Les grands noms s'en vont ! -On annonce de Clermont la mort du prince de la Tour-d'Auvergne, le dernier descendant de Godefroy de Bouillon, roi de Jérusalem. Ce fils des preux meurt sans postérité.
Peut-être est-il prudent aux porteurs de ces titres à panaches de mourir sans enfants. Au temps où nous vivons, les noms de si vieilles branches sont bien difficiles à porter. Est-on jamais à l'abri des variations de la fortune et des coups du sort ? Aussi, lorsqu'un petit-neveu des croisés quitte ce monde pour rejoindre ses ancêtres, est-ce qu'il ne doit pas se demander avec angoisse si leur nom et leurs titres, qui flamboyèrent en si belle place dans l'armoriai, ne tomberont pas dans la médiocrité, la bohème ou plus bas encore ?
Un homme quelconque, pourvu d'un nom ordinaire, n'est jamais ridicule même, dans une situation modeste, s'il est honnête. Mais il y a, en revanche, une sorte d'ironie sociale, un contraste comique entre les particules qu'arborent certains déclassés du Gotha, et la condition où ils vivent. J'ai connu personnellement un marquis de Champrobert qui était homme sandwich. Il portait sur son dos des réclames pour un marchand de bicyclettes, et cependant il avait des merlettes sur son blason ! Je dois ajouter que lesdites merlettes souffraient peut-être de cette abjection, mais non pas de la soif, car le marquis les arrosait surabondamment.
On pourrait faire une liste instructive avec les exemples de ce genre. Un dAuteroche est simple gendarme dans le Lot ; la Compagnie des petites voitures de Paris a l'honneur de compter parmi ses cochers un de Saint-Mégrin ; dans le Finistère un Jean de Retz exerce la profession de fossoyeur et de croque-mort; à Saint- Ouen un Louis de Créqui sert la clientèle chez un chand de vins ; à Marseille un duc d'Alcantara débite du savon ; enfin on écrivait récemment de Cracovie qu'un descendant de cette illustre dynastie des Jagellons, qui a donné des rois à la Hongrie, la Bohême et la Pologne, occupe à Lemberg le poste de facteur rural. Dernièrement, M. Joseph Jagellon, ainsi se nomme le petit-fils de tant de monarques, était augmenté par l'administration de huit florins par an, soit seize francs. Grandeur et décadence !
Sans doute il faut bien que tout le monde vive. Chacun fait ce qu'il peut et il n'est pas de sot métier. Mais sans les écus, l'écu armorié doit être un accessoire bien gênant. Et, pour être cocher de fiacre, croque-mort ou gendarme, mieux vaut s'appeler Tartempion que Montmorency...
C'est aujourd'hui que le Président de la République vient rendre visite à la population lyonnaise. Nos, compatriotes l'accueilleront certainement avec un enthousiasme d'autant plus vif, que la présence à Lyon du chef de l'Etat évoque le souvenir tragique d'un autre voyage, où fut commis, contre le plus noble des citoyens élevés au premier rang de la nation, un assassinat aussi lâche que celui dont mourut Henri IV.
M. Félix Faure est le troisième président que reçoit notre cité. Avant Carnot, la seconde ville de France eut en effet la visite du maréchal de Mac-Mahon. On a raconté à ce propos une bien bonne histoire, un de ces mots épiques, comme tous ceux qui furent prêtés - on ne prête qu'aux riches! - et en si grand nombre, à l'excellent maréchal.
Le président parcourait la ville. Le préfet d'alors venait de lui montrer, entre autres embellissements, un beau bassin récemment construit sur une de nos places.
Le maréchal, désireux d'être aimable, dit au préfet en manière de compliment : Cest très bien, très bien ! Mais pourquoi a-t-on mis cette petite grille autour ?
Mon Dieu, monsieur le maréchal, répliqua le haut fonctionnaire, c'est une mesure de précaution. Pendant les derniers travaux d'établissement un pauvre petit enfant du quartier, en jouant aux alentours, est tombé à l'eau. C'est alors que pour rassurer les mères de famille nous avons cru de notre devoir...
Parfaitement ! parfaitement ! s'écria le bon maréchal. On a bien fait de mettre une grille. Et puis, n'est-ce pas, on l'enlèvera quand il sera grand !
Dans le recueil spécial des mots recueillis par la postérité à l'actif de Mac-Mahon, celui-là s'appelle « l'histoire du bassin de Lyon ». Elle fit rire, dans le temps, la France entière...





