Causerie. Lyon, 14 janvier 1896.
Il ne faut s'étonner de rien en ce temps bizarre qui semble s'être donné à tâche de donner une existence réelle aux intrigues imaginaires des romanciers et des dramaturges. Mais il faut avouer que la vie moderne présente des aventures cent fois plus surprenantes que les feuilletons les plus invraisemblables. Et certes le mélange des choses cocasses, ignobles et tragiques qui caractérise l'heure actuelle dépasse singulièrement Balzac et même MM. d'Ennery ou de Montépin.
Si l'auteur de la Comédie Humaine vivait encore, il pourrait goûter l'acre satisfaction de voir marcher devant lui tous les héros de son oeuvre touffue, qui restera comme le monument sociologique le plus vrai de ce siècle où l'argent domine tout. Car les grands pirates de l'océan parisien qui s'appellent dans ses romans Vautrin, Maxime de Trailles et Rastignac, se retrouvent tous, avec une vérité vivante, parmi les écumeurs du boulevard que Mazas recueille depuis un an et dont Paris s'enorgueillit pendant des lustres...
Quant à la navrante histoire du « Petit Sucrier », elle semble faite tout exprès pour les planches de l'Ambigu ou pour le rez-de- chaussée d'un journal populaire. C'est l'aventure feuilletonnesque, qui eut tant d'éditions au théâtre ou dans le journal, d'une grosse fortune, convoitée par.une association de brigands en habit noir. Le pauvre petit Max Lebaudy y joue le-rôle de victime. Les bourreaux sont les Saint-Cère, de Cesti, Labruyère et autres sacripants du monde chic ou de la presse. Il n'y manque même pas l'ange gardien, la jeune femme aimante et consolatrice dont le rôle a été tenu avec un art-si classique par Mlle Marsy, la brillante Célimène de la Comédie-Française. Enfin, au cinquième volume, après des péripéties diverses, comiques ou navrantes, le vice reçoit son châtiment par l'intervention de la police et de la magistrature.
Si donc la presse et le monde parisiens sortent fortement éclaboussés et défraîchis de l'affaire Lebaudy, le roman romanesque y trouve au moins sa réhabilitation. Ponson du Terrail y gagne du coup comme une renommée posthume d'historien. Ce qui démontre que tout arrive et qu'il faut prendre au sérieux le paradoxe de Boileau sur le vrai qui n'est pas toujours vraisemblable.
Il faut aussi extraire de tout cela une leçon de choses à l'usage des pauvres et des riches. La vie et la fin du pauvre Petit Sucrier prouvent surabondamment que la fortune ne fait pas toujours le bonheur. Il est mort de sa richesse, donnant un démenti lamentable à la fameuse tirade d'Annibal dans lAventurière :
Tout doux ! les millions sont de bonnes personnes,Et l'on n'en cite pas un seul, je dis pas unQui d'aucune façon ait fait tort à quelqu'un !
Les millions de Max Lebaudy ont été, au contraire, de cruelles personnes, puisqu'il a succombé sous leur poids. Mais au moins sa mort sera-t-elle bien vengée, si la justice continue à poursuivre impitoyablement les escarpes de tout rang qui se sont rués sur cette proie facile, comme des vautours sur le corps d'un moribond...
En même temps que se déroulait cette histoire « bien parisienne », mot qui est devenu synonyme de « bien ignoble », en même temps que M. Péladan se mariait devant le curé de Saint-Thomas-d'Aquin, lequel lui donna publiquement du « Monsieur le Sar»,mourait l'exquis et miséreux poète Paul Verlaine, après avoir passé une bonne moitié de sa vie à l'hôpital et l'autre moitié à crever de faim, malgré les rimes d'or.
Bohême comme Villon, cet artiste raffiné et ingénu couchait le plus souvent en de vagues réduits et dînait, comme Gringoire, des odeurs échappées des soupiraux de cuisine. Avec un pareil régime un homme, même poète, ne saurait faire vie qui dure.
Mais malgré son extrême pauvreté, le bon Verlaine trouvait encore le moyen d'obliger ses amis. On raconte, par exemple, qu'ayant donné son portrait avec dédicace à un jeune sculpteur de ses amis, ce dernier, en un jour de dêche, vendit ce souvenir cinq francs à un marchand d'autographes. Il avoua tout à Verlaine qui lui remît aussitôt un autre portrait avec une nouvelle dédicace, en ajoutant :





