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Causerie. Lyon, 27 novembre 1895.

Nous avons eu la semaine passée une grande première au Palais, le jour où le jury du Rhône a rendu son verdict dans l'affaire connue du-public sous le nom de « Drame de Bellecour ». Vous n'avez pas oublié qu'il s'agissait d'une demoiselle Louise Piolat, meurtrière de son amant, qu'elle soupçonnait de vouloir rompre leur liaison.

Cette tragédie de l'amour a causé en son temps assez d'émotion dans l'opinion lyonnaise, pour motiver l'attrait sensationnel qu'à soulevé le procès. On se souvient de l'unanime pitié dont fut saluée la mort de la victime et aussi de la sévérité avec laquelle fut communément jugé le mauvais coup de Mlle Piolat. Tout le monde, ou à peu près, s'accordait à réclamer du jury une punition exemplaire.

Eh ! quoi, une vie humaine, la vie d'un homme de trente ans, pour une querelle d'amoureux!

Le jury, dans son verdict, a sans doute tenu compte de cet état d'âme du public en condamnant la malheureuse fille à dix ans de travaux forcés. A Paris, on l'eût renvoyée indemne sans barguigner. Il n'est pas de gigolette qui tue, par jalousie de son Alphonse, que les jurés de la Seine n'acquittent à l'unanimité. Mais les jurés lyonnais ne se laissent pas prendre au mirage des excuses passionnelles. « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ! »

Je crois fermement que les Lyonnais ont raison. L'amour même déçu, même irrité, même justement désespéré ne peut pas légitimer l'assassinat. Et personne n'est excusable de s'arroger sur autrui-le droit de mort, quand même il s'agirait de venger la plus noble passion indignement bafouée, les engagements les plus solennels et les plus sacrés violés odieusement.

Mlle Piolat a manifesté, depuis son arrestation, un repentir profond et une douleur émouvante. Elle a même eu à l'audience un mot touchant, en répondant à la question traditionnelle du président : Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense ? Je ne mérite aucune pitié !

On peut donc admettre l’intensité extrême de ses sentiments. Mais si elle aimait son amant d'une tendresse ardente et exclusive, si la vie sans son affection lui apparaissait comme le dernier des maux, ce qui est, en effet, le propre de l'amour vrai, comment a-t-elle pu le tuer ? Peut-on frapper à mort, à moins d'être un fou ou une brute, l'être qu'on adore pleinement ?

Il semblera à toutes les âmes délicates que les larmes valent mieux que le sang comme épilogue à ces situations cruelles. Et si l'abandonné, ou celui qui se croit tel, a le coeur trop pris pour supporter la peine imméritée d'une trahison et le poids de la vie désormais pour lui sans intérêt, mieux vaut encore le suicide que l'assassinat. Je parle, bien entendu, d'une grande et rare passion, non point d'une amourette...

Il est vraisemblable que le jury du Rhône ne s'est pas préoccupé de ces raisonnements de romancier et de ces déductions de psychologue. Il s'est dit tout simplement dans son gros bon sens, que l'amour qui tue est dangereux au point de vue social, et il a entendu le punir sévèrement.

Dix ans de travaux forcés ! C'est un bien long châtiment, moins long pourtant que le deuil et le repentir éternels où va s'abîmer la triste héroïne du « drame de Bellecour »... Pauvre fille !. Pauvre humanité que la nôtre où l'amour engendre la mort !

La Comédie Française vient de donner le Fils de l’Arétin, de M. de Bornier et je ne sais pas encore, à l'heure où j'écris, si la pièce a eu la même heureuse fortune que la Fille de Roland. Mais si l'auteur l'a voulu il a pu faire de l'actualité dans son nouveau drame, bien que le sujet en soit emprunté à une époque lointaine. Car l'Arétin a été le premier des maîtres-chanteurs. Et ce précurseur, comme on sait, a eu récemment maints disciples...

On peut même dire avec certitude qu'il a atteint les limites de la perfection en cet art spécial — qui n'avait cependant pas, au XVIe siècle, l'orchestre et l'instrumentation savante dont il s'est accru de notre temps. Comparés à l'Arétin, Girard, de Clercq, Dreyfus et Portalis ne sont que de mauvais cabots auprès d'un grand artiste.

« Avec un bout d'aile et quelques morceaux de parchemin », disait cet illustre condottiere de plume, « je mets à contribution l'univers entier ». Et, de fait, il eut des tributaires qui s'appelaient Léon X, Clément VII, Paul III, les Médicis, François Ier et Charles-Quint !

Voilà des clients un peu plus chics que les cercles ou les sociétés financières, ordinaires victimes aujourd'hui des fils de l'Arétin !

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