Causerie. Lyon, 28 août 1895.
Vous souvenez-vous d'un projet qui fit grand bruit il y a quelques mois et dont lauteur, un peintre nommé Gravelle, anarchiste à la façon de Marius Tournadre, c'est-à-dire maître fumiste, avait réuni autour de lui un groupe nombreux d'adhérents enthousiastes ?
Pour mettre en pratique des théories sociologiques, en vertu desquelles il professe que le bonheur pour l'homme est dans le retour à l'état naturel des premiers âges du monde, cet ingénieux rapia prétendait avoir trouvé dans un canton éloigné du Cantal un philanthrope auvergnat qui mettait gratuitement son domaine à la disposition des « naturiens ».
Le lieu était ravissant et fait à souhait. Des grottes naturelles devaient servir de maisons aux nouveaux phalanstériens, désireux de revivre la vie rudimentaire de l'homme des cavernes. De grasses prairies sillonnées de ruisseaux à londe pure nourrissaient des troupeaux qui auraient alimenté l'heureuse communauté, tout en fournissant les peaux nécessaires à la. vêtir, en remplacement des complets en drap d'Elbeuf.
À tour de rôle, chacun des habitants de LIcarie auvergnate eût été de service pour distribuer à ses frères les produits naturels de ce sol béni. Et la colonie ayant ainsi ressuscité l'âge d'or, eût goûté dans son Eldorado rustique toutes les joies des longs et confortables loisirs, sans être obligée aux durs labeurs de la lutte pour la vie, sans être jamais troublée par le bicorne des gendarmes...
Quelle démonstration éloquente des infériorités de la civilisation moderne, comparée aux temps primitifs ! L'idée parut si triomphante que les disciples de Gravelle fondèrent un journal, lEtat naturel, où des plumes idylliques célébrèrent les plaisirs prochains du paradis cantalien, tout en démontrant que le progrès n'était pas, comme un vain peuple pense, dans la marche en avant, mais bien dans le retour en arrière jusqu'à l'enfance de l'humanité.
Le succès de ce projet fut extraordinaire. Les adhérents affluèrent en si grand nombre qu'on dut refuser du monde. Le départ pour le Cantal devait avoir lieu cet été. Et tous ces anarchistes aux doctrines sentimentales se forgeaient par avance une félicité à faire pleurer de tendresse lorsqu'ils s'aperçurent que le peintre Gravelle les avait tout simplement mystifiés.
Le philanthrope auvergnat n'existait pas ; la Bétique cantalienne n'existait pas davantage, bref, tout ce rêve n'était qu'une énorme charge d'atelier.
Qui oserait, après cela, assigner des bornes à la bêtise et à la crédulité humaines ? Qui mesurera jamais l'ascendant qu'exercent sur certaines cervelles les utopies les plus invraisemblables ? Il a suffi qu'un peintre de la « Vie de Bohème » se donnât à ses contemporains comme une manière de petit prophète capable de transformer les dures campagnes de l'Auvergne en paradis terrestre, pour qu'aussitôt des centaines de naïfs aient gobé son Evangile à la Schaunard !
Au moins ce Gravelle a-t-il joué là une farce inoffensive, qui me paraît même une délicieuse et instructive parabole. Mais quand le fumiste s'appelle Jaurès où Jules Guesde, la mystification, pour n'être pas moins raide, est autrement dangereuse. Eux aussi lancent dans la politique des conceptions à la Gravelle, et il se trouve toujours de bonnes gens pour croire sérieusement à leurs chimères, de même que les « naturiens » s'imaginaient candidement avoir, trouvé la Terre promise dans les gorges sauvages du Cantal !





