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    Causerie. Lyon, 21 août 1895.

    Il faudra décidément changer les attributs classiques de l'Amour. Ce petit Dieu qu'on a coutume de peindre avec une frimousse poupine et souriante et d'inoffensives flèches destinées à n'infliger que de sentimentales égratignures, doit être désormais représenté sous les traits horrifiques d'un farouche meurtrier, le revolver au poing.

    Il serait, en effet, curieux d'établir la statistique des idylles qui, depuis dix ans, ont eu pour épilogue le pistolet à six coups. Encore autrefois se manquait-on le plus souvent. Les revolvers de jadis se comportaient fréquemment en rateurs. Ou bien le coup passait à côté, ou bien la balle n'avait qu'une force pénétrante médiocre, trop faible pour atteindre les régions vitales.

    Aujourd'hui tous les coups portent. Nulle part, comme dans les drames passionnels, les progrès de la balistique moderne ne se sont affirmés aussi mortellement certains. Les petits bulls-dogs maniés par des mains même féminines ne ratent plus leur homme. Et M. Brunetière lui-même doit-être obligé de reconnaître que là au moins la science n'a pas fait banqueroute.

    Notre malheureux compatriote M.Condamin, vient d'en subir cruellement l'expérience. Après avoir tranquillement diné dimanche avec son amie, cette jolie blonde, quelques instants après le dessert, lui brûla la cervelle le mieux du monde, d'un seul coup du revolver que le pauvre garçon avait eu la fâcheuse idée de lui donner. Comme quoi les petits cadeaux n'entretiennent pas toujours l'amitié, contrairement à ce que prétend le proverbe...

    Il résulte de l’enquête que Mlle Piollat, affolée par la pensée d’être abandonnée, avait conçu le dessein de tuer d'abord son amant puis de se suicider. L’état d'exaltation où elle était après le meurtre donne à penser que sa prompte arrestation l'a seule empêchée de donner suite au second acte projeté pour cette tragédie domestique. Les renseignements recueillis sur elle la représentent en outre comme une honnête fille. Tout cela sans doute la rend moins coupable au point de vue moral.

    Peut on en conclure qu'elle doit échapper à tout châtiment ?

    Il me parait que tout homme de bon sens ne saurait guère hésiter à répondre non. « Brûlée de plus de feux qu'elle n'en alluma », Mlle Piollat a sans doute l'excuse de l'amour irrité. C'est une circonstance atténuante — et la jalousie, cette ivresse du coeur, peut être comparée à ce point de vue, à l'ivresse de l'alcool. Un homme ivre qui tue est moins coupable que l'assassin de sang-froid. Mais si sa responsabilité peut en être diminuée elle ne doit pas disparaître...

    Remarquez au surplus que l'héroïne de ce lamentable drame a tué sur un simple soupçon de lâchage. Si sa perspicacité d'amante alarmée a pu découvrir des symptômes de désaffection chez l'homme qu'elle se préparait à assassiner pour mieux lui prouver son excès d'amour, rien de définitif n'était encore survenu entr'eux. Cela suffit pourtant pour qu'elle se crût autorisée à avoir recours à l'argument suprême de la « petite balle », comme disait Félix Pyat.

    On conviendra que c'est aller un peu vite. Sans mettre en doute un seul instant la sincérité, et apparemment aussi le repentir désespéré de Mlle Piollat, il est permis de penser que le jury estimera qu'il y a un intérêt social à ne pas avilir le prix de cette marchandise précieuse qui s'appelle la vie humaine.

    Assez et trop longtemps notre époque a couvert de trésors d'indulgence les femmes qui tuent. Une blessure de coeur a beau être cruelle et saignante, elle finit toujours par se guérir et on vit avec — le plus souvent très bien. Mais ce qui ne se guérit point et ce qui est irréparable c'est la blessure sans remède qu'est la perte de la vie. Quand on est mort c'est pour longtemps a dit l'immortel la Palisse. Or, le mouvement de vivacité de Mlle Piollat a causé la mort d'un homme de trente ans, utile aux siens et à son pays. C'est à quoi le jury songera sans doute dans son verdict, tout en faisant la part de la passion farouche et déçue qui arma le bras de l'infortunée.

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