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    Causerie Lyon, 31 juillet 1893.

    Nous venons de traverser une période électorale et, à peu près partout, ces quinze jours ont été assez calmes. C'est que les élections aux Conseils généraux ne passionnent pas l'opinion comme les élections législatives. Ce sont de petites escarmouches à côté de ces grandes batailles.

    Cependant les procédés ne changent pas, quel que soit l'enjeu électoral sur lequel on scrutine. C'est toujours la même cuisine où les comités servent de cordons bleus avec des ingrédients invariables qui sont : les programmes, les circulaires, les professions de foi, les réunions publiques et les manoeuvres de la dernière heure. Le tout est de savoir faire mijoter cette gibelote. Quand on a le tour de main, et si le lapin — je veux dire le candidat — n'est pas trop coriace, le plat est à point pour être servi chaud au suffrage universel.

    La littérature électorale est un genre particulier, qui compte aussi ses hommes de génie. Rossignol-Rollin eût été un rédacteur émérite pour professions de foi, s'il n'eût réservé son lyrisme pour ses lutteurs. C'est dire suffisamment que, pour réussir dans la partie, il n'est pas nécessaire d'être agrégé des lettres. Le vocabulaire spécial s'apprend facilement. Ce sont toujours les mêmes mots qui reviennent comme les figurants de la Juive.

    Est-il besoin de vous remémorer ces vieilles connaissances ? On est toujours élu à une majorité ...écrasante, ou battu de quelques voix, à une si faible minorité que cela équivaut à une victoire morale ; la pression est toujours administrative ; le concurrent èhontè ou sans scrupules ; la lutte chaude ; la victoire éclatante ; la défaite honorable et la candidature adverse est dénoncée immuablement comme officielle.

    Avec quelques douzaines de ces locutions plaquées sur trois ou quatre bons vieux clichés, comme « son passé vous répond de son avenir », « les intérêts supérieurs du pays », ou les « plus mauvais jours de notre histoire », on a tous les éléments essentiels d'une bonne et belle affiche.

    Il suffit d'amalgamer le tout comme il convient, avec un enthousiasme communicatif et des élans ponctués par des points d'exclamation. En un mot, il faut vibrer. J'ai connu jadis un brave homme dont l'orthographe était bien un peu rudimentaire, mais qui vous confectionnait comme pas un les appels aux urnes. Il était teinturier de son état, et je le vois encore avec ses bonnes grosses mains empourprées de couleur rouge, burinant pour autrui de flamboyantes proclamations de la même nuance. C'est inouï le nombre d'élus qu'il fit sortir triomphants des urnes par la magie de son style. C'était un nouveau « faiseur de rois ». Mais hélas ! je crois bien que le pauvre Warwick est mort depuis à l'hôpital Saint- Pothin...

    Il semble d'ailleurs que le corps électoral ait le « sein » moins impressionnable qu'autrefois. Les vieux procédés traditionnels ne prennent plus comme jadis et les trucs commencent à s'éventer. Plus sceptiques ou mieux instruits, les électeurs ne croient pas toujours aussi facilement ce que le candidat fait dire ou dit lui-même et les affiches qui constellent les murs ont moins d'action qu'au bon temps de mon ami le teinturier.

    Entre nous, c'est là un progrès. Comme tous les souverains, le suffrage universel a ses courtisans intéressés à le flatter pour le mieux duper. Devant la cohue de sollicitations qui l'assaille, il n'est donc pas mauvais que sa méfiance soit éveillée ; elle lui sert à percer les nuages de poudre-aux-yeux dont s'entourent les charlatans de la politique.

    Car ce n'est pas toujours chose aisée de discerner le bon du mauvais candidat. Quand on connaît bien la vie de chacun des adversaires en présence, le choix est vite fait et on a des chances de ne point se tromper. Mais, si on ne sait d'eux que leurs actes et paroles de candidats, comment se décider sans risquer de voter au petit bonheur ?

    Dans ce cas difficile — et qu'il faut cependant trancher, car l'abstention est peu digne d'un bon citoyen — le mieux est de comparer les promesses des deux concurrents et de voter pour celui qui en fait le moins. Rien de plus dangereux, en effet, que le politicien qui promet la lune. C'est le flatteur qui vit aux dépens de celui qui l'écoute ; c'est donc le pernicieux fumiste auquel il importe de ne pas ouvrir la vie publique.

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