Causerie Lyon, 17 juillet 1893.
Le supplément d'un journal parisien vient de publier des extraits d'un volume à paraître dans quelques jours, sur le roman qui s'est terminé au cimetière dIxelles par le suicide sentimental du général Boulanger. Le livre porte ce titre pittoresque : le Journal de la Belle Meunière.
L'autour présumé est, en effet, la veuve d'un meunier de Royat, connue dans toute l'Auvergne sous le nom de la Belle Meunière. C'est une jolie brune aux grands yeux noirs et à la mine futée, très élégante sous la coiffe auvergnate et sous rajustement local qu'elle a conservé en le rendant somptueux par de riches étoffes. Tout en haut du vallon verdoyant et frais de Royat, là où finit la ville d'eaux et où commence le vieux village surmonté de son église romane pareille à une citadelle, elle tient un hôtel qui abrita jadis les amours de Boulanger et de Mme de Bonnemains.
C'est là que le brav'général, avec une fausse barbe et des lunettes bleues, venait rejoindre, oublieux de son aventure politique, la femme qu'il devait suivre plus tard dans la mort. La Belle Meunière ne leur fut pas seulement une hôtesse complaisante et sûre. Elle devint leur confidente et leur amie, les suivit à Ste-Brelade et à Bruxelles, intime témoin d'une idylle qui devait tourner si brusquement au drame. Mieux que personne la Belle Meunière était donc à même d'en faire connaître les détails ignorés.
Le volume est-il bien l'oeuvre de la jolie Auvergnate ? Elle le soutient ferme, disant avec son beau rire malin que « la rédaction ne la gène point sauf l'orthographe! » Mais à en juger par les extraits déjà parus, il semble que son journal dénote la collaboration d'un journaliste. Ce collaborateur serait même l'immortel Chincholle que nous n'en serions pas autrement surpris. Il y a des expressions qui dénotent la griffe du maître...
Exemple : Le général Boulanger et Mme de Bonnemains confient à la Belle Meunière qu'un enfant va naître de leur liaison. Elle est enceinte depuis quinze jours, dit l'amoureux, des indices évidents ne me permettent plus d'en douter
. Après ce préambule que les médecins trouveront sans doute stupéfiant, on demande à l'hôtesse de se charger secrètement de l'enfant. Elle accepte. Vives effusions. On s'embrasse et Mme de Bonnemains dit à la Belle Meunière : Merci encore d'accepter la garde du petit dauphin... Nous savons que chez vous il sera en bonnes mains...
Ça ne le changera pas! s'est écrié le général en riant.
Ces mots exquis ne sauraient s'attribuer qu'à Chincholle !
Il faut ajouter en passant que le « petit dauphin » vint au monde mais mourut vite. Sans quoi nous aurions peut-être un prétendant de plus à ajouter à la liste des Bonapartes, Bourbons, et autres Naundorffs qui se disputent le trône de France.
Ce qui frappe surtout dans ces extraits du Journal de la Belle-Meunière c'est la violence passionnelle du tempérament de Boulanger. Ce pauvre homme dont on voulut faire et qui s'est peut-être cru un César ou un Bonaparte, n'était qu'Antony. Il vécut et mourut en héros de roman. Les coups de coeur l'occupaient encore plus que les coups d'état. Et la conquête du pouvoir ne venait dans ses voeux qu'au second plan, après la conquête de l'amour.
C'est même le seul côté par où il reste intéressant. Si les historiens ont le droit de le traiter avec dédain et de juger son rôle politique avec sévérité, les romanciers trouveront sans doute, dans son existence aventureuse, des excuses sentimentales. Car il aima l'amour, toute sa vie, comme un sous-lieutenant l'aime à vingt ans.
Dans les extraits du Journal de la Belle Meunière on trouve une lettre écrite à la confidente de sa passion, après la mort de Mme de Bonnemains. Il y règne un accent de désespoir dont on ne peut pas ne pas être touché, quelque opinion qu'on ait de celui qui l'a écrite. Werther devait envoyer de telles missives à ses amis, quand il conçut le projet de se tuer pour Charlotte...
Aujourd'hui, il ne reste plus de l'homme qui faillit bouleverser un grand pays et qui joua pendant deux ans un rôle si bruyant sur la scène du monde, que le souvenir de sa dernière passion... et encore faut-il qu'il se trouve une bavarde aubergiste de Royat pour qu'on parle encore du général à l'illet rouge...
Et si l'on joue toujours En revenant de la Revue, combien peu se souviennent du refrain :
On ne peut pas se passer d'Boulanger !





