Causerie Lyon, 10 juillet 1895.
J'ai l'honneur d'être présentement « sous les drapeaux », pour employer une formule solennelle mais inexacte, car depuis bientôt quinze jours que la Patrie a fait appel à mes services provisoires, je n'ai pas vu une seule fois le drapeau... Cette solennité m'est réservée pour le 14 Juillet, à la revue où l'armée française apparaît dans toute sa gloire, mais aussi sous le poids d'une chaleur caniculaire, en souvenir de la prise de la Bastille, que le soldat, n'en doutez pas, aimerait mieux fêter par la prise d'un bock.
Le bon bourgeois qui assiste dans une confortable tribune à ce spectacle toujours prestigieux, ne s'imagine point la somme de travail qu'exige, pour le petit pioupiou et son officier, l'exécution correcte d'un défilé.
Il faut au moins un an de labeur quotidien aux hommes et aux chefs, un an de ces exercices qui font l'admiration des bonnes d'enfants sur les places, un an d'évolutions sur le terrain de manoeuvre pour que le régiment qui passe astiqué, resplendissant et fier dans la noble poussière des revues, soit sûr de défiler sans flottement, comme un seul homme...
Applaudissez donc de toutes vos forces, patriotes lecteurs du Progrès Illustré les régiments de la revue du 14 Juillet : les fantassins si bien alignés et si souples, humbles rois des batailles; les cuirassiers gigantesques et superbes; les artilleurs aux noirs canons d'acier, maniant si joliment leurs joujoux de mort... C'est la Patrie organisée pour se défendre !
Au surplus la France peut se dire que, si son année lui coûte cher, l'armée de son côté ne perd ni le temps ni l'argent du pays. On à parfois médit de l'ancienne armée, dont l'activité studieuse n'était pas toujours, si l'on en croit certains témoignages, à hauteur de la folle vaillance. C'est là un reproche qu'on ne saurait adresser à l'armée d'aujourd'hui...
Non seulement elle est en quelque sorte le Conservatoire de toutes les antiques vertus guerrières de la race : le dévouement à la Patrie, le mépris de la mort, l'entrain, la fougue et la gaîté dans le danger ; mais en même temps on y travaille avec une persévérance et une intensité dans l'effort vraiment admirables.
Du haut en bas de la hiérarchie, dans les états-majors comme dans les régiments, chacun s'applique à faire de l'armée un instrument sans cesse assoupli et perfectionné. La « furia francese » se réveillera certes au jour du grand choc inévitable. Pour l'instant elle s'est transformée : elle s'est faite application, étude et labeur.
Et rien ne peut distraire l'armée dans sa tâche si haute. Les coups de vent de la politique passent sur sa tête sans faire seulement frissonner le plumet des schakos et la crinière des casques. Ce qui se papote, se tripote ou s'intriguaille dans les régions parlementaires, elle l'ignore. Respectueuse du régime que le pays a voulu, reconnaissante des sacrifices immenses faits par la République pour la défense nationale : là se borne toute sa politique.
Ses regards sont tournés plus haut et plus loin, là-bas du côté de l'Est, vers cette frontière hérissée de canons et de baïonnettes où se regardent, comme des duellistes pendant que lon mesure les épées, deux armées : celle du droit, de la liberté et de la civilisation représentée par la France, celle de la force barbare et tyrannique personnifiée par les uhlans du Kaiser féodal.
C'est le souvenir de la trouée des Vosges, sans cesse agité dans son âme fidèle et meurtrie, qui donne à l'armée tant de force et de courage persistant dans l'accomplissement de sa besogne. Quand l'heure aura sonné de la lutte suprême elle sera prête
Ce n'est pas là une médiocre consolation pour ceux qui prévoient et qui aiment leur pays, en un temps où l'Europe entière, malgré les paroles de paix des hommes de guerre, retentit du cliquetis des armes...





