Causerie. Lyon, 12 juin 1895.
Parmi les nombreux illustrés du monde entier exposés dans la Salle des Dépèches du Progrès, un des plus curieux est assurément la Police Gazette qui se publie à New-York. Police Gazette est consacrée uniquement à la reproduction des incidents d'actualité ; elle pourrait s'appeler aussi « les faits divers illustrés ». Nous n'avons rien de comparable en France, rien surtout qui donne une idée aussi complète et aussi régulièrement tenue à jour des moeurs du temps.
Aucun fait pittoresque ou sensationnel néchappe, en effet, au crayon investigateur de Police Gazette, Grâce à elle, on peut assister du coin de son feu à tous les menus faits de la vie américaine, beaucoup mieux même que par un voyage, infiniment mieux surtout que dans les récits publiés par nos écrivains, comme vient de le faire récemment, dans son volume Outre-Mer, le fade et quintessencié Paul Bourget.
Mais il faut avouer que les quatorze ou quinze dessins que donne, dans chaque numéro, la Police Gazette sont bien yankees et dans une note qui ne laisse pas « d'épater » nos regards européens. Nous ne sommes pas en France de moeurs très austères. Il y a beau temps que la vertu antique est reléguée dans les manuels d'histoire grecque ou romaine, et encore il n'est pas certain qu'elle ait jamais régné, même au temps des Gracques, avec cette pureté légendaire. Cependant, si fin de siècle qu'on puisse être, il y a de quoi rester un peu effarouchés par la plupart des gravures de notre confrère américain. Tout en faisant la part de l'extrême fécondité des journalistes de là-bas à procréer des canards plus ou moins authentiques, la collection, de ce journal met en lumière, sur la vie aux Etats- Unis, des choses et des habitudes positivement énormes.
C'est ainsi que Police Gazette publie, comme un modèle de plaisanterie humoristique, un dessin représentant la scène suivante : Une jeune femme, assise dans un café, et un électricien facétieux installant sous sa chaise une batterie qui fait sauter l'infortunée, les jambes en lair, à un mètre de hauteur. Exquis, n'est-ce pas ? Ici, c'est une gravure qui nous fait assister à la mise aux enchères, dans un bar d'une professionnelle beauté; plus loin, ce sont des dames de « la haute société » qui se sont fait mettre au violon et qui charment les loisirs de leur détention en se livrant à un cancan auprès duquel les exercices de la Goulue sont un menuet discret. En tournant la page, nous assistons à une scène touchante : des femmes de San-Francisco apportent des fleurs à un assassin accusé d'avoir tué deux jeunes filles. Voilà qui est du dernier galant...
Au surplus, voici quelques extraits du dernier numéro de Police Gazette. « L'art de rentrer chez soi quand on a oublié sa clef » : il s'agit d'une jeune femme qui ouvre sa porte à grands coups de hache ; « Chez une masseuse américaine, invasion de la police », ladite masseuse, le dessin le montre surabondamment, n'étant qu'une simple proxénète ; « Un débitant étranglé pour n'avoir point voulu servir à boire à une famille », charmante famille que celle-là ! le père, la mère et les enfants se contentent d'occire un « barman » qui leur a refusé du wisky ; et, enfin, le plus important dessin, qui n'est pas le moins cocasse, « Une femme du monde de San- Francisco, amoureuse de son cuisinier chinois, se fait servir l'opium par lui et tatouer ».
Heureusement, nous n'en sommes pas encore là sur le vieux continent ! Certes, toutes ces gravures sont traitées de manière à ne pas choquer la morale, pour scabreux qu'en soient les sujets. N'empêche qu'elles ne révèlent un état d'âme plutôt singulier dans les diverses classes de la population américaine. Si navrants que soient chez nous les progrès de l'alcoolisme, on n'y voit pas de « familles » étrangler les cabaretiers par amour du petit verre. Et si odieux que soit parfois l'intérêt témoigné aux grands criminels, nos femmes n'ont pas encore songé à les couvrir de fleurs pour avoir assassiné deux personnes à la fois.
Quant à l'aristocratie féminine des Etats-Unis, elle détient assurément aussi le record de l'excentricité scandaleuse. On ne sait vraiment à qui donner la palme, de ces mondaines dansant au poste un chahut échevelé, ou de l'étonnante grande dame de San-Francisco éprise de son cuisinier. Mais, en réfléchissant bien, c'est à cette dernière que doit revenir le prix. Elle a, en effet, doté son pays d'une forme inédite dans les modes d'expression passionnelle : le tatouage par amour !





