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Causerie

L'esprit sectaire serait-il donc immortel? On peut le croire à en juger par le petit morceau qu'on va lire plus bas et qu'un journal de province a extrait, comme une perle à mettre en relief, d'un livre qui se trouve dans les mains des enfants placés « sous le patronage de saint Joseph ». En tête s'étale d'abord une gravure où est dessiné un affreux diable, dansant et grimaçant. Ce personnage d'un aimable symbolisme représente « la Laïque ». Il tient à la main, ou plutôt dans ses griffes, le tableau fantaisiste des exercices en honneur dans « l'école sans Dieu. »

LUNDI. — Classes des blasphèmes les plus raides. MARDI. — Classes pour apprendre à boire sec. MERCREDI. — Classes de crochetage et d'élections. JEUDI. — Promenades dans les étables à porcs. VENDREDI. — Classes pour briser les croix. SAMEDI. — Gymnastique du duel, du suicide et de l'assassinat. DIMANCHE. — Classes pour apprendre à travailler et à insulter les prêtres.

Et c'est A. M. D. G., ad majorent dei gloriam, pour la plus grande gloire d'un dieu de paix et de charité, que ces douces vilenies s'impriment et se colportent. Ces « classes pour apprendre à boire sec » et ces « promenades dans les étables à porcs » indiquent de la part des auteurs une édifiante pratique des vertus théologales. Quant à la « gymnastique de l'assassinat », le mot est charmant dans la bouche des successeurs de ceux qui firent la Saint-Barthélémy.

Il est bien regrettable que les horribles tartufes qui accommodent l'esprit chrétien à cette sauce étrange n'aient pas signé leur libelle. La postérité leur eût fait une belle place dans la galerie spéciale dont le père Loriquet est l'illustration la plus appréciée.

A propos du père Loriquet, sait-on que le célèbre jésuite fut presque Lyonnais ? Notre cité n'a pas l'heur de le compter parmi ses enfants. Mais il habita Lyon pendant plusieurs années et il y fit imprimer la plupart de ses ouvrages. C'est en 1803 que le cardinal Fesch le chargea, en compagnie d'autres jésuites — les Pères de la Foi, comme on disait alors — de fonder le petit séminaire de Sainte-Foy-1'Argentière. Mais le vieil émigré qu'était le père Loriquet ne tarda pas à faire de la politique royaliste. Et comme Napoléon Ier n'était pas tendre pour ce genre de frasques, surtout commises par les jésuites, l'Empereur fit, sans autre forme de procès, fermer rétablissement. Le père Loriquet s'en fut de là diriger les études à Saint-Acheul.

Mais c'est à Lyon, que fut publié le fameux recueil historique devenu légendaire et dont voici le titre complet : Histoire de France, à l'usage de la jeunesse, avec cartes géographiques, depuis l'origine de la monarchie française jusqu'en 1816. A. M. D. G. Lyon, Rusand, libraire-imprimeur du Roy. 1823. 2 volumes petit in-18.

Jamais mauvaise foi plus énorme, jamais imposture plus audacieuse ne fut mise au service des passions politiques pour le travestissement de l'histoire. A ce point de vue, l'oeuvre du père Loriquet est un monument de génie. On y a cueilli des passages qui, jadis, étaient dans la mémoire de tous, comme de parfaits modèles d'hypocrisie et de mensonge. Aujourd'hui ces choses-là sont un peu oubliées. Aussi trouvera- t-on peut-être quelque plaisir à les voir exhumées ici.

La nuit du 4 août : Au milieu de mouvements convulsifs, l’assemblée, après un repas splendide, tint la séance nocturne si connue sous le nom de séance du 4 août. Là, sans discussion, sans délibération, uniquement inspirée par les vapeurs du vin, elle décréta une foule d'injustices contre les seigneurs et contre les propriétaires de droits féodaux.

C'est tout à fait le mot d'Orgon pour Tartuffe : Ces pauvres seigneurs !

Le siège de Toulon contre les Anglais ne fut une victoire pour la République que « parce que les républicains trouvèrent dans la ville autant d'alliés qu'il y avait de forçats ». Quant à Hoche et Marceau, « ce ne sont que d'heureux scélérats ». Et au pont d'Arcole ce ne sont pas les Autrichiens qui prennent la fuite, mais bien Bonaparte et ses troupes !

Voici maintenant le retour de Louis XVIII et les cris de joie qui accueillirent la première Restauration : Les voilà ! vive le Roi ! vive Madame ! Ah! c'en est trop pour mon coeur ! Voilà le Roi que nous avons méconnu, et pour qui ? Vive le Roi ! Vive notre bon père !

Pour la rentrée de Napoléon après l'île d'Elbe, c'est une toute autre antienne :

Le silence ne fut interrompu que par la joie féroce des rebelles qui, parés de violettes, ivres de vin et d’eau-de-vie (toujours !) faisaient trophée de leur trahison. Ce fut alors qu'on entendit avec horreur, les hommes du jour mêler au cri de Vive l'Empereur ! un autre cri qui semblait ne pouvoir sortir que de la bouche des démons, le cri de Vive l'Enfer! A bas le Paradis !.

Finissons par ce récit de la bataille de Waterloo, qui est le triomphe incontesté du père Loriquet :

La garde impériale meurt et ne se rend pas. Telle fut sa réponse ; et aussitôt on vit ces forcenés tirer les uns sur les autres et s'entretuer sous les yeux des Anglais que cet étrange spectacle tenait dans un saisissement mêlé d'horreur.

Il eût été dommage de ne pas ressusciter ces petits chefs-d'oeuvre où l'odieux le dispute au comique. Le comique, pourtant, me semble la qualité dominante du père Loriquet. Sans doute il ne l’a pas fait exprès, mais tel de ces extraits vaut par la la cocasserie les plus folles inventions d'Hervé, l'auteur toqué de Chilpéric — qui n'écrivit jamais A. M. D. G. !

Jacques Mauprat.

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