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    Causerie

    Le Français de nos jours, et surtout le gendelettre, est toqué des gloires exotiques, et c'est particulièrement du Nord que nous vient la lumière. Après Ibsen, voici qu'un autre écrivain Scandinave, M. Auguste Strindberg, excite l'enthousiasme de ceux qui découvrent chaque jour à l'étranger des auteurs assez ordinaires, dont ils voudraient faire des Shakspeare d'importation.

    M. Strindberg ne se contente pas du roman et du théâtre. Il a abordé aussi les thèses sociales. C'est ainsi qu'une revue vient de publier la traduction d'une étude de lui sur l'infériorité de la femme comparée à l'homme.

    Cet article a fait un certain bruit. Il a suscité force commentaires et même des interviews auxquels se sont prêtés la plupart de nos hommes de lettres en vue. Mais l'opinion de M. Strindberg ne paraît pas avoir été fort goûtée. On est assez unanime à critiquer vivement le verdict injuste dont il essaie d'écraser la femme, avec des arguments qui ne sont ni bien démonstratifs, ni bien nouveaux, et encore moins spirituels.

    Au dire de M. Strindberg, la femme serait physiquement, intellectuellement et moralement un être tout à fait inférieur. Son copieux réquisitoire dénote plus de parti pris que d'esprit d'analyse, et plus de compilation que de trouvailles personnelles. Il résume tout simplement, et le plus souvent assez mal, ce que les anciens ont écrit sur ce sujet, qui fut pendant des siècles un exercice de rhétorique presque classique, et il donne à cet amalgame une couleur scientifique par des extraits d’Hoeckel, de Darwin et de Lombroso.

    Avec un bon Larousse et quelques Volumes de physiologie tout le monde peut eu faire autant. Car depuis le jour où la Bible apprit au monde que la femme ne fut, à l'origine, qu'une côtelette de l'homme transformée par le Père Eternel, et que cette côtelette perverse coûta le Paradis terrestre à l'humanité, on ne s'imagine pas la quantité d'anathèmes qui se sont accumulés contre les filles d'Eve.

    Les Pères de l'Eglise et les écrivains religieux se sont particulièrement distingués dans ce « record » antiféministe. En voici quelques extraits suggestifs :

    Saint Cyprien : Loin de nous cette peste, cette mine cachée. Une liaison avec une femme est la source de tous les crimes ; c'est la glu envenimée dont se sert le diable pour s'emparer de nos âmes. Une liaison avec une femme est une incongruité.

    Saint Pierre : Quand j'entends une femme parler, je la fuis comme la peste.

    Saint Grégoire : Une femme bonne est plus difficile à trouver qu'un corbeau blanc.

    Salomon : La femme est plus amère que la mort. Sur mille hommes, j'en ai trouvé un bon ; mais de toutes les femmes, pas une.

    Et chacun sait que Salomon s'y connaissait en femmes !

    Saint Augustin : C'est une grande question de savoir si les femmes, au jugement dernier, ressusciteront en leur sexe; car il serait à craindre qu'elles ne parviennent encore à nous tenter à la face de Dieu même.

    Et enfin Bossuet lui-même engage la femme à s'humilier, dans ses vanités, à se souvenir qu'elle n'est, après tout, qu'une « côte supplémentaire ».

    On voit que M. Strindberg n'a pas manqué de modèles, sans compter qu'il s'est fortement inspiré, par surcroît, d'Aristophane, d'Euripide, d'Aristote et de Molière. Quant à ses inspirateurs scientifiques, il s'est contenté de leur emprunter une documentation plutôt banale : le poids du cerveau de la femme moins lourd que celui de l'homme ; l'anémie périodique que lui inflige mensuellement l'éternelle blessure d'amour ; le fait qu'elle respire par le thorax, tandis que l'homme respire en outre par le diaphragme, — tels sont les « attendus » qui lui ont suffi pour motiver son arrêt implacable.

    J'imagine que si la femme allait en cassation elle gagnerait son procès. Physiquement, elle n'est pas l'inférieure de l'homme ; elle est autre. Réunis, l'homme et la femme forment un être complet ; séparés, ils ne sont plus que la moitié l'un de l'autre. L'organisme peut être différent, mais les fonctions sont équivalentes. Et puis la femme nous apporte ce don divin : la beauté !

    Intellectuellement, si le niveau moyen est inférieur chez la femme, la faute en est seulement aux conditions sociales et à l'éducation. Et au point de vue moral, elle est supérieure par la bonté, par l'importance qu'elle donne à la vie du coeur. Le dévouement absolu, dénué de tout sentiment égoïste, ne se trouve que chez la femme.

    C'est Alexandre Dumas dont l’interview a le mieux résumé et clos le débat soulevé par M. Strindberg : Il est possible que les hommes vaillent plus ; mais les femmes valent mieux.

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