Causerie Lyon, 19 décembre 1894.
La grève des tisseurs de la Croix-Rousse est à Lyon la grosse préoccupation du jour. Le Progrès ayant pris vigoureusement en main les intérêts de ces braves gens, il lui a suffi de dire simplement la vérité, c'est-à-dire de montrer leur injuste misère, pour que l'opinion s'émût en leur faveur.
C'est que jamais, dans l'histoire pourtant si douloureuse des crises ouvrières, on ne vit situation plus lamentable et plus imméritée. Savez-vous, ô femmes élégantes, qui aimez à parer votre beauté du somptueux reflet des velours ou de l'éclat froufroutant des soieries, combien gagne par jour le canut qui a tissé toutes ces merveilles? Trente-cinq sous pour la nouveauté, vingt-cinq pour le velours !
Oui, « taffetaquiers » et « velouquiers », comme disait Guignol, oui, ces artistes patients et modestes qui ont valu à Lyon son titre de reine de la soie, ne reçoivent qu'un aussi misérable salaire après avoir, douze heures durant, tiré le lourd battant et croisé les dix mille fils de leur métier! Encore il s'en faut que ce gain si réduit soit un chiffre net ! Après ses quatre années d'apprentissage, avec son travail où il entre une parcelle d'art et qui exige presque de lui qu'il sache manoeuvrer ses navettes comme un peintre ses pinceaux, non seulement le canut est moins payé qu'un terrassier, mais encore il lui faut, sur ses vingt-cinq ou trente-cinq sous, entretenir son outillage. Et les tares, inévitables parfois, malgré son attention minutieuse, qui se glissent dans sa pièce, les « crapauds », le fabricant ne manque point de les lai déduire sur le montant total de la « façure ».
Aussi le pauvre canut en est-il contraint à vivre de privations, ce qui est une nourriture peu substantielle ! Il n'y a presque plus de petits restaurants à la Croix-Rousse. En revanche les bancs de soupe abondent. Le tisseur vit avec deux soupes de trois sous et un demi-litre de vin d'Algérie. À vrai dire, il a toujours eu maigre pitance. Jadis il avait la réputation de se nourrir de fromages blancs, de « claquerets ». Dans une pièce locale du commencement du siècle, nous lisons ce dialogue : - Dis-moi, Champavert, quelle est ta canuse Lui dit à son tour le fils du bargeois. - Ah ! de tout l'état c'est la moins gouluse Quatre claquerets lui font tout son mois !..
Aujourd'hui la canuse de Champavert n'aurait même pas de quoi s'acheter un claqueret pour varier un peu son menu, composé sempiternellement d'une soupe...
Cependant il ne se révolte pas le canut. Alors que les salaires de toutes les corporations augmentaient, il a vu les siens diminuer. Tarifs de 1809, de 1880, de 1885, tous ont été en réduction sur le précédent. On ne paie même plus aujourd'hui le tarif de 1885. Malgré tout, le tisseur de la Croix- Rousse n'a pas voulu abandonner son cher métier, car il aime son travail comme un soldat son arme. Mais sa face, déjà bien pâle, s'est encore amaigrie ; elle garde toujours son expression narquoise de Guignol railleur ; seulement elle est devenue plus triste. Et puis, il ne veut pas que ses enfants endurent les mêmes souffrances que lui. On ne fait plus d'apprentis dans le tissage ; c'est la mort lente de cette admirable industrie. De 38,000, le nombre des métiers est tombé à 13,000 en 1884; il n'est plus que de 6 à 8,000 à l'heure présente, dont à peine la moitié travaille. Combien en restera-t-il dans dix ans ?
La cause du mal, il faut le dire très haut, c'est le fabricant. Pour lutter contre la concurrence, il n'a pas cherché bien longtemps : tout son effort s'est borné à diminuer progressivement ses ouvriers. C'est ainsi que de réduction en réduction, il en est arrivé aux salaires de vingt-cinq sous, et que si le canut, à bout de forces, ne s'était pas mis à crier dans les journaux : Mais ! je meurs de faim !
on aurait encore rogné quelques centimes à celui qui s'épuise à faire gagner tous les ans des millions à la fabrique.
M. Aynard disait dans son rapport sur l'Exposition de 1889 : Au train rapide des choses, il ne serait pas surprenant qu'avant vingt ans la fabrication d'un beau lampas, d'un velours ciselé, ou d'un drap d'or, devint une curiosité historique, entretenue coûteusement par l'Etat comme celle des Gobelins. Et alors Lyon ne serait plus que le centre banal d'une industrie découronnée.
De l'aveu même de leur président à la Chambre de commerce, tel est l'avenir que les fabricants doivent entrevoir pour le tissage lyonnais. À moins que, sous la pression de l'opinion, ils ne comprennent enfin l'étendue de leurs responsabilités, leur aveuglement à l'endroit même de leurs propres intérêts car ils s'étudient consciencieusement à tuer leur poule aux oeufs d'or ! et qu'ils ne se décident à donner à nos braves canuts les moyens de vivre en travaillant.
A l'heure où j'écris, une détente semble s'opérer. Quelques maisons ont fait droit aux réclamations des tisseurs. Nous souhaitons ardemment qu'ils aient gain de cause en tout. Cette victoire serait bien due à leur courage dans la misère, à leur amour du métier, à leur honnêteté native, à toutes ces qualités de race qui font du canut une élite dans le monde du travail.





