Causerie Lyon, 30 octobre 1894.
Il y a vraiment dans le deuil qui vient d'atteindre la famille impériale de Russie, quelque chose de l'impression tragique des drames grecs. Quand elles frappent si haut, les douleurs humaines semblent grandir. Et je ne pense pas qu'il puisse se rencontrer, même parmi les révolutionnaires les plus farouches, d'âme assez implacable pour ne pas être émue par les revers qui s'abattent sur l'impératrice, si cruellement éprouvée comme épouse, et menacée comme mère de pleurer bientôt sur un autre cercueil...
Ce n'est pas toujours gai d'être reine ! La malheureuse femme doit se dire sans doute, avec d'indicibles regrets pour ce coeur tendrement familial et bourgeois de douce Danoise, que si son mari eut été un homme du commun, au lieu d'être destiné au plus grand des trônes de la terre, la science l'eût sans doute sauvé.
Car Alexandre III a été fort mal soigné, parce que empereur. L'influenza avait laissé en lui des germes d'albuminurie qu'un traitement opportun aurait pu détruire, ou tout au moins enrayer dans leur évolution meurtrière. Mais personne dans son entourage, pas même ses médecins ordinaires, n'aurait risqué l'irrévérencieuse audace d'examiner ses « augustes » urines ! On ne connut le mal que par son évidence visible pour tous, alors qu'il était trop tard... De sorte que le Czar meurt pour ainsi dire de sa grandeur même.
Ce sont là les misères des puissants et des illustres ! Gambetta subit lui aussi un destin analogue, à cause de sa grande situation. Soigné simplement, comme tout le monde, il eût survécu. Il n'avait en effet qu'une légère blessure à la main, qu'il s'était faite en jouant maladroitement avec un revolver d'un mécanisme nouveau pour lui. Le médecin de Ville-d'Avray, appelé tout d'abord, se borna à un pansement antiseptique, en lui recommandant de ne rien changer à ses habitudes et de ne point prendre le lit. Ce traitement réussit à merveille et la guérison était certaine. Mais les princes de la Faculté s'en mêlèrent. Comment ! on se permettait de soigner une célébrité telle que Gambetta avec des moyens aussi simples, bons tout au plus pour son jardinier ! On le fit coucher incontinent, en lui infligeant une ordonnance compliquée... Or, Gambetta mangeait beaucoup, la station au lit ne lui enleva rien de son appétit, mais elle entraîna une constipation opiniâtre dont les médecins ne se préoccupèrent pas et qui fut suivie d'une inflammation des intestins dont il mourut.
Ainsi, le czar vient de s'éteindre parce que les médecins n'osèrent pas le soigner assez, et Gambetta, au contraire, succomba pour l'avoir été trop ! C'est un danger auxquels échappent les petites gens, et cette considération doit les consoler un peu de n'être ni souverain ni grand homme. La mort est comme la foudre, elle frappe de préférence les hauts sommets !
On a inauguré l'autre dimanche à Lyon la statue de notre compatriote Claude Bernard, qui fut un des plus grands semeurs d'idée, non seulement de ce siècle, mais de tous les temps. Cette statue, dont le dernier numéro du Progrès Illustré a donné une gravure, a son histoire anecdotique qui mérite d'être contée.
Les vieux Lyonnais n'ont pas perdu le souvenir de Vaïsse, l'ancien préfet du Deux-Décembre, que ses amis comparaient à Haussmann. Quand mourut ce fonctionnaire à poigne, à la fin de l'Empire, on décida de lui élever une statue, et lors de la déclaration de guerre, en 1870, le piédestal se dressait déjà au Parc de la Tête-d'Or, au point culminant de l'allée qui contourne l'île des Sports. Quant à la noble tête de M. Vaïsse, son image en bronze était toute prête chez le fondeur.
Naturellement, après la chute du triste régime qu'il avait trop bien servi, on ne pouvait plus songer à statufier monsieur le Préfet. Le piédestal demeura à la Tête-d'Or, veuf de son buste, qui fut remisé dans un coin des caves de l'Hôtel de Ville. Juste retour des choses d'ici-bas ! Telles dormaient, dans les cartons verts de la Préfecture, M. Vaïsse étant consul, toutes les requêtes à lui adressées par des républicains...
Mais, me direz-vous, en quoi Claude Bernard ?.... Patience, nous y arrivons. A la mort de l'illustre physiologiste, une souscription fut ouverte pour lui édifier un monument. Seulement, comme il s'agissait cette fois d'une vraie gloire nationale, les fonds n'affluèrent que médiocrement. En 1890, au bout de dix-sept ans, il manquait encore quinze mille francs, soit le prix du bronze.
C'est alors qu'ému de cet insuccès, un des plus brillants disciples de Claude Bernard, M. Raphaël Dubois, professeur à la Faculté des Sciences de Lyon, eut l'idée de demander à M. Quivogne, alors adjoint aux Beaux-Arts, si par hasard il n'y aurait pas dans quelque catacombe municipale un bronze oublié, inutile effigie d'un souverain tombé ou d'une fausse illustration ayant cessé de plaire.
On fait des recherches, on découvre le buste du pauvre Vaïsse, toujours en bronze se morfondant dans son oubliette, et le Conseil municipal décide aussitôt de le désaffecter en faveur de Claude Bernard. Monsieur le Préfet allait donc être fondu et devenir physiologiste après sa mort, lorsque sa famille apprit le sort qui menaçait cette face ancestrale. Elle fit offrir quinze mille francs, qu'on s'empressa d'accepter, pour avoir le droit de l'acquérir, afin d'en faire l'ornement de ses salons.
Et voilà comment Claude Bernard eut enfin sa statue !





