Causerie Lyon, 17 octobre 1894
Curieuse affaire que celle des incendies de Bron ! Les cinq meules de paille flambant à la fois dans la nuit et éclairant de leurs sinistres lueurs toute une commune, voilà déjà un fait-divers assez rare, ce que nous appelons dans l'argot culinaire de notre métier « de la bonne copie. » Mais ce sont surtout les coups de théâtre de l'Instruction qui fournissent une ample matière à philosopher. Ce pauvre diable d'Ollier peut se vanter de lavoir échappé belle ! Car sans la confession inattendue du coupable une erreur judiciaire déplorable allait être commise de la meilleure foi du monde par la justice, qui est humaine et partant faillible.
Comment douter de la culpabilité d'un homme contre lequel se dressait un échafaudage formidable de circonstances concordantes, de témoignages précis, et jusqu'à son propre aveu ? L'opinion publique elle-même s'était emballée et sa pression si souvent prépondérante venait encore peser de tout son poids sur le sentiment des magistrats. Si le juge d'instruction avait clos son enquête un peu plus tôt, le malheureux Ollier était perdu sans retour.
De tels incidents sont de nature à faire réfléchir les plus indifférents. Elle est donc bien grande la part d'erreur qui peut vicier les jugements humains, puisque les certitudes les plus matériellement assises ne sont parfois que des contre-vérités ! Quel est le critérium infaillible qui doit nous permettre de discerner le vrai ? Qu'on me montre une opinion humaine dont on puisse dire qu'elle ne sera pas un jour remplacée par la contraire ?
Les magistrats qui ont souci de leur responsabilité éprouvent sans doute d'étranges angoisses en pensant à ces choses. L'homme qui tient entre ses mains l'honneur et la vie des autres hommes assume, en effet, une tache qui doit peser lourdement sur sa conscience. Et pour être un parfait magistrat il faudrait des qualités intellectuelles et morales dont l'ensemble apparaît presque introuvable. La fonction est pourtant nécessaire. Cest un mal social. Mais on pourrait l'atténuer par un choix plus rigoureux des hommes que les gardes de nos sceaux envoient siéger dans les prétoires : Jeune homme, disait à un aspirant substitut le père Dufaure, sachez que pour faire un magistrat il ne suffît pas d'être bête, il faut encore avoir de la tenue !
Cette boutade d'un homme qui s'y connaissait démontre que les magistrats ne sont pas tous choisis parmi l'élite des intelligences. Et c'est pourquoi, dans l'affaire des incendies de Bron, Ollier doit se féliciter particulièrement d'avoir trouvé un juge qui eut l'esprit d'attendre, pour clore son enquête, que le vrai coupable ait ajouté spontanément ses propres lumières à celles de la justice
Du magistrat au médecin, la transition est facile. D'autant que « nos bons docteurs » comme dit Gyp, ont, eux aussi, un métier bien difficile et dont l'exercice n'est pas toujours sans dangers pour la pauvre humanité, puisque personne en ce monde n'a le droit de passer de vie à trépas sans une ordonnance de la Faculté. Rien n'est plus admirable qu'un grand médecin. Mais quel fléau qu'un charlatan !
Je ne dis pas cela pour les maîtres éminents de la chirurgie qui viennent de tenir à Lyon un congrès où la science française a brillé d'un si vif éclat. Il y a médecins et médecins, comme il y a fagots et fagots et les vrais savants ne sont pas offusqués quand on fait le procès de la fausse science. Aussi bien, les congressistes de Lyon ont assisté l'autre jour aux Célestins à une représentation du Médecin malgré lui, où la médecine est arrangée de belle façon par un certain Molière qui ne manquait pas de quelque talent. Et ils ont eu l'esprit d'applaudir leur propre caricature en Sganarelle, personnifié par Coquelin en très grand comédien.
Il s'agit à vrai dire, dans le Médecin malgré lui, de la médecine du dix-septième siècle, et celle de notre temps, dieu merci, ne lui ressemble plus trait pour trait. Sganarelle, par exemple, a eu pour toute licence une volée de coups de bâton, critique fort juste en 1666, époque où chacun pouvait s'improviser médecin, tandis qu'aujourd'hui personne ne saurait droguer son semblable sans avoir subi des examens. Mais en revanche, combien de pointes satiriques sont encore d'une vérité contemporaine, dans cette oeuvre vieille de deux siècles et plus ! N'y a t-il pas des médecins qui emploient encore comme Sganarelle, des grands mots en us, des phrases redondantes de jargon scientifique, pour masquer leur ignorance ou leur impuissance ? N'en avez Vous pas connu qui débitent de solennelles « lapalissades » dans le genre de la réplique célèbre : Votre fille est muette parce qu'elle a perdu la parole par suite d'un empêchement de l'action de sa langue... Aristote là-dessus dit de fort belles choses !
Enfin qui de nous n'a jamais avalé d'innocentes drogues parées de chimériques vertus, comme le pain trempé ordonné à Lucinde, et le morceau de fromage « préparé avec quantité de choses précieuses » vendu fort cher à Thibaut ?
J'imagine aussi que nos chirurgiens ont dû sourire intérieurement en se disant : comme c'est bien ça !
, à l'audition de cette tirade de Sganarelle : Je trouve que la médecine est le meilleur des métiers; car soit qu'on fasse bien, ou soit qu'on fasse mal on est toujours payé de même sorte... Un cordonnier en faisant des souliers ne saurait gâter un morceau de cuir qu'il n'en paie les pots cassés; mais ici lon peut gâter un homme sans qu'il en coûte rien. Les bévues ne sont point pour nous, et c'est toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession est qu'il y a parmi les morts une honnêteté, une discrétion la plus grande du monde; et jamais on n'en voit se plaindre du médecin qui la tué
.
Certes, de ce côté-là les choses n'ont point changé depuis Molière ! Il faut aller jusqu'en Chine pour trouver un système différent : les Chinois ne paient leur médecin que si le malade ne meurt point. Coutume salutaire, que nous recommandons aux délibérations du prochain congrès médical





