Causerie Lyon, 10 octobre 1894.
J'assistais dimanche, à Longchamps, au grand prix du Conseil municipal, qui est pour l'automne la grande solennité sportive, et aussi le signal de la reprise de la saison, de même que le grand prix d'été fixe la date du départ. J'ai vu là comment, au rebours du proverbe, cent mille francs se trouvent parfois sous le pas d'un cheval...
Il faut croire que le cliché traditionnel: « on rentre, on est rentré », qui depuis quelques jours s'étale successivement dans tous les journaux, a dit cette fois la vérité. Tout Paris était en effet à Longchamps, donnant un éclat délicieux à cet après-midi d'automne ensoleillé doucement, où les jolies femmes luttaient de sourires, de grâces et d'élégances, avec ce charme accompli qui n'appartient qu'à la Parisienne. Disons-le en passant : il m'a paru, quoique fort profane en ces matières, que les étoffes de Lyon, surtout les somptueux velours, étaient arborées victorieusement par la plupart des concurrentes de ce froufroutant tournoi...
Mais l'intérêt de la journée était pour tout le monde l'arrivée attendue de M. Casimir-Perier, dans sa daumont aux armes de la République, attelée de quatre bais-bruns, avec postillons et valets de pied bleu et or. L'attelage présidentiel a fait, en effet, une entrée superbe, très acclamée par le public, qui a été unanime à approuver le chef de l'Etat d'avoir su donner tant de correction et d'éclat à la représentation extérieure de sa haute fonction.
Toutefois le Président a pu se convaincre hier, à la lecture des journaux, qu'il est bien difficile de contenter tout le monde et son père ! Les mêmes polémistes qui traitaient M. Grévy de vieux grigou pour la simplicité de ses moeurs et de son train de vie, qui reprochaient à M. Carnot de manquer de chic et de grande allure, ne sont pas moins sévères aujourd'hui contre M. Casimir-Perier, et cette fois pour la raison contraire. Poussant jusqu'au bout, et même jusqu'à l'absurde! dans celle singulière volte-face, ils représentent la daumont du Président comme une injure à la démocratie, et son luxe obligatoire comme un danger pour la République...
Il faut une certaine bonne volonté pour découvrir tant de choses noires dans une calèche bleue, et aussi une singulière tournure d'esprit pour crier à la trahison parce que le Président a considéré comme son devoir de ne pas aller officiellement aux courses dans le simple équipage du commerçant du coin. Il est vraisemblable que l'immense foule qui l'a salué depuis l'Elysée jusqu'à l'Hippodrome eût été singulièrement déçue et froissée en voyant le chef de la nation se rendre à Longchamps dans l'ordinaire landau des jeunes mariés qui vont au bois, ou dans un fiacre de l'Urbaine, jaune avec son cocher blanc.
Le Français, d'ailleurs, a le goût du panache; il aime à être représenté brillamment et il trouve fort bien, quoi qu'on en dise, que la République soit personnifiée avec un luxe de bon goût, pour lequel au surplus il accorde à l'hôte de l'Elysée des frais spéciaux qu'il entend bien retrouver dans la circulation commerciale. Si M. Casimir-Perier fait plus et mieux que ses prédécesseurs, personne ne saurait raisonnablement l'en blâmer, et j'ai pu constater de mes yeux que Paris lui en sait, au contraire, fort bon gré.
N'a-t-il pas pour lui le témoignage de quelqu'un dont on ne soupçonnera pas, j'imagine, l'ardente foi républicaine, celui de Gambetta, qui eut à propos de M. Grévy cette boutade mémorable : Je voudrais qu'un escadron de cuirassiers accompagnât le Président partout, même quand il va . . . quelque part !
Ce mot me fut rappelé sur le boulevard par un dessinateur célèbre qui a recueilli le double héritage de Gavarni et de Cham, avec quelque chose de plus amer, de plus ironique et de plus profond dans le talent. Recueilli dans sa conversation un joli trait qu'il faut que je vous rapporte :
Passe près de nous un Parisien connu, qui eut jadis une assez belle situation diplomatique, et qui aujourd'hui défraye les échos des journaux demi-mondains : Quel dommage ! dit mon interlocuteur. Vous voyez ce garçon ? Il représenta autrefois la France. Il est maintenant ministre plénipotentiaire... aux Ambassadeurs !
Et le spirituel cassage de sucre continua par cette flèche acérée décochée par un de nos confrères à un poète peut-être en effet trop fécond : Ah ! il devient insupportablement raseur celui-là. Il faudra l'appeler désormais, Canule Mendès !





