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Causerie

Le départ de M. Le Myre de Villers pour Madagascar a été le signal d'une série d'articles sur la grande île, ses habitants et ses moeurs, et les détails pittoresques ou amusants y abondent. C'est surtout la langue malgache qui est extraordinaire. On se demande comment un gosier européen peut s'accoutumer à ce jargon baroque.

il est certain, par exemple, que notre ambassadeur éprouvera quelques difficultés à appeler par son nom Sa Majesté nègre la reine Ranavalomanjaka ou son premier ministre Rainilaiarivony. On dira ce qu'on voudra : Durand ou Duval sont des noms, sans doute moins majestueux, mais un peu plus faciles à prononcer.

Les mots usuels sont à l'avenant : un homme se dit « lèhilahy », une femme « vehivavy », une montagne « temdrombohitra », un cuisinier « mpahaudro », un marchand « mpivarotra », un soldat « miaramila ».

Si nos soldats ont faim, ils diront : Noana dia nocha âho ! S'ils ont soif : Mangetaheta âho.

Ces exercices de linguistique et de diction seront, à n'en pas douter, un des charmes de l'expédition que l'on dit prochaine. Mais ce qui certainement amusera davantage encore les « marsouins » de notre infanterie de marine, c'est la coutume originale en vertu de laquelle tout bon Malgache, pour faire honneur à son hôte, lui offre immédiatement sa propre femme. C'est même l'injurier gravement que de se soustraire aux devoirs qu'impose cette manifestation d'hospitalité madécasse, auprès de laquelle l'hospitalité écossaise n'est que. de la vulgaire gnognotte.

En revanche, les petits pioupious trouveront sans doute moins d'agrément dans une autre coutume locale qui, celle-là, touche à la politique. Une seule fois par an, la souveraine Ranavalomanjaka (ouf!) prend un bain. À l'occasion de cette ablution aussi rare que solennelle, tons les Malgaches de quelque importance sont admis à la cour, et des chambellans les aspergent pieusement avec l'eau ayant servi au bain de la reine. Voyez-vous nos soldats assistant à cette charmante fête et obligés de recevoir eux aussi cette distribution d'onde pure !

Le baptême du feu est assurément moins redoutable que celui-là...

Mais il n'est pas besoin d'aller à Madagascar pour rencontrer des choses cocasses. Est-ce que M. Max Lebaudy organisant des courses de taureaux, pour ainsi dire en chambre, n'est pas suffisamment original ? On le tracasse cependant, ce pauvre Petit-Sucrier. Il y a des journaux qui lui cassent du sucre sur la tête en l'appelant le Petit-Charcutier, à cause des taureaux que ses matadors de Maisons-Laffite ont, en effet, fortement tailladés avant de pouvoir les mettre à mort. Et même on parle de lui envoyer des gendarmes s'il donne la seconde corrida annoncée, pour laquelle il a fait des frais énormes.

Charcuterie à part, le jeune Max a pourtant raison de s'ingénier pour jeter son argent par les fenêtres. Comme dit Hamlet, les plus sages sont les fous, et la vraie sagesse pour un adolescent possesseur de trente millions, c'est de faire beaucoup de folies les plus chères possibles. Autrement il serait sans excuse. L'économie sociale lui fait un devoir de rendre à la circulation les nombreux millions raffinés pour lui par le Grand- Sucrier qui fut son père.

On pourrait, dans ce record de prodigalités, lui donner en exemple un certain turc, Khalil-Pacha, qui vint à Paris, il y a quelque trente ans, avec un sac de dix millions qu'il s'était promis de dépenser en un an. Il y réussit, mais non sans peine. On lui prête l'anecdote suivante : il courtisait un jour une jeune personne qui se dérobait à ses instances : Je ne dirai oui, lui dit enfin l'aimable enfant, que si vous me donnez mon pesant d'or. En or, ce serait trop, répondit le capitaliste ottoman. Mais pesant d'argent, si vous voulez.

Marché conclu. On se procura des balances, la demoiselle se mit dans un plateau et dans l'autre on entassa jusqu’à parfait équilibre des pyramides de pièces de cent sous.

Cependant l'histoire fit du bruit, et Khalil reçut pendant plusieurs jours, tous les matins, des lettres de femmes lui proposant la même opération. Il répondit à l'une d'elles qui lui avait envoyé une photographie séductrice. Mais elle pesait cent vingt kilos ! Pour la première fois, notre pacha recula devant l'énormité de la dépense.

Un mot de bohème pour faire diversion à ces aventures de millionnaires : C'est drôle, plus je maigris, plus mon paletot devient gras !
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