Causerie Lyon, le 13 septembre 1894.
Beaucoup de Lyonnais se sont évidemment intéressés au nouveau tarif-bill des Etats-Unis. Mais il est vraisemblable que que bien peu ont remarqué la promulgation de la récente loi américaine, en vertu de laquelle le territoire de lUtah sera admis à figurer dans l'Union comme quarante-cinquième état. On a sans doute oublié que l'Utah n'est autre que le pays à jamais célèbre où se sont établis les Mormons, aujourd'hui dispersés en tant que secte, à la suite des mesures draconiennes prises contre eux par le gouvernement des Etats-Unis.
Singulière religion que celle des Mormons, où l'on restait chrétien tout en s'adonnant a la polygamie la plus illimitée ! Un Mormon pouvait s'offrir autant de femmes qu'il le voulait, sans autres restrictions que celles de son bon plaisir. On cite des Mormons qui ont eu plus de cent femmes légitimes, à ce point qu'ils étaient obligés de les désigner par un numéro d'ordre. Trois systèmes différents existaient pour que le mari pût suffire à toutes les exigences de ces copieux ménages. Le premier consistait a réunir toutes les femmes du même mari dans la même maison pour y vivre en communauté, l'époux venant les visiter à ses heures, mais ayant son domicile dans une maison particulière où il vivait seul.
Dans le second système le plus répandu le mari vivait sous le même toit avec toutes ses femmes. Chacune avait sa chambre à coucher, et le mari se consacrait à tour de rôle à chacune d'elles pour une nuit. Régime délicat dans l'application, où le mari devait faire preuve de la plus rare impartialité ! Enfin, dans la troisième forme de ménage polygamique, le mari prenait le vivre et le couvert pendant vingt-quatre heures chez chacune de ses épouses, lesquelles vivaient dans autant de maisons séparées. Mais quel que fut le régime adopté, les obligations du mari restaient les mêmes : il se devait alternativement à chacune de ses nombreuses compagnes...
Si on en juge par les querelles et discordes conjugales qui. surgissent si souvent dans les ménages composés d'une seule femme, on peut se demander comment les pères de famille de l'Utah pouvaient vivre on bonne intelligence avec tant de légitimes. Il parait cependant que ces sultans américains étaient de très heureux maris et jouissaient dans leur intérieur, si peuplé qu'il fût, d'une tranquillité sans mélange.
Nous en trouvons la preuve non seulement dans les nombreux ouvrages publiés autrefois sur leur compte, mais aussi dans une interview tout récemment prise par un reporter américain a Mme Amélia- Filmer-Yung, une des nombreuses veuves de Brigham-Yung, le dernier chef des Mormons, qui eut quatre-vingts femmes réunies sous son toit. Mme Filmer-Yung avait dans ce nombreux gynécée le numéro dix-sept. Elle a raconté à notre confrère que feu son mari était adoré de toutes ses conjointes et que la plus parfaite harmonie régnait au sein de la famille. À tel point qu'aujourd'hui encore les neuf veuves Yung actuellement survivantes se réunissent de temps en temps pour échanger des souvenirs attendris sur le cher défunt qui fut leur époux collectif.
Quand on songe à tous les drames dont nos journaux nous racontent les péripéties, où maris et femmes échangent non seulement des scènes violentes, mais fréquemment aussi des coups de revolver et des fioles de vitriol, on est tenté de croire que la polygamie adoucit les moeurs.
Une seule femme fait assez souvent un enfer du foyer conjugal; avec deux femmes il semble que les choses vont déjà mieux ; avec une douzaine, c'est un intérieur agréable; mais avec cinquante c'est le paradis terrestre. Hélas ! pourquoi faut-il que le gouvernement des Etats-Unis ait interdit à l'humanité ce moyen infaillible d'être heureux en ménage !
La saison théâtrale vient de se rouvrir au Grand-Théâtre par les Chouans, drame tiré du roman de Balzac, par MM. Emile Blavet et Pierre Berton. Notre confrère Blavet n'en est plus à faire ses preuves au théâtre, où il a donné de nombreuses pièces applaudies. Avec les Chouans, c'est une nouvelle et décisive victoire qu'il a remportée : la pièce a eu, à l'Ambigu, plus de cent vingt représentations, et le public lyonnais vient de l'accueillir avec la même faveur.
L'admirable roman de Balzac lui fournissait d'ailleurs une ample matière où abondent les scènes les plus émotionnantes dans un cadre merveilleusement pittoresque, et où vivent des caractères que le génie du Maître a rendus immortels. Le dramaturge a su dignement traduire pour la scène le romancier. Interprétation de premier ordre, décors superbes, mise en scène animée et figuration complète. tels sont en outre les éléments de succès de ce spectacle exceptionnellement artistique, qui va permettre au Grand- Théâtre d'attirer la foule en attendant la saison lyrique.





