Causerie Lyon, le 3 avril.
Avril est en fleurs. Le ciel est bleu, les pousses sont verdoyantes, et les femmes sont roses. Jamais on ne vit printemps plus radieux. Tous les matins on peut répéter le fameux distique de Malebranche : Il fait aujourd'hui le plus beau temps du monde, Pour aller à cheval sur la terre et sur l'onde !
Calino, poète, n'eût pas mieux dit. Mais dans ce genre de poésie, Malebranche a de nombreux émules. Qui n'a pas conservé dans un coin de sa mémoire quelques-uns de ces alexandrins aux allures solennelles et prudhommesques, avec des assonances risibles et des accouplements de syllabes inattendus ?
On pourrait en faire une galerie dont l'intérêt comique ne serait pas médiocre. Voici un exemplaire des échantillons dignes d'y figurer. En tête, le vicomte d'Arlincourt occuperait une place de choix. Ce littérateur, qui eut une vogue inexplicable au commencement de l'Empire, a sur la conscience des vers d'un mirlitonisme idéal. Jugez plutôt :
Mon père en ma prison seul à manger m'apporte...
Et aussi :
J'habite à la montagne et j'aime à la vallée !
Voilà un comestible dont la digestion ne serait pas très facile. Cependant, les vers suivants sont d'une joyeuseté encore plus énorme :
Et pour exterminer ces farouches Normands.Le roi Charles s'avance avec vingt mille Francs
C'est du « nanan », n'est-ce pas? Si du premier empire nous passons au second, nous trouvons l'illustre Belmontel, auteur de ce vers immortel :
Le vrai feu d'artifice c'est d'être magnanime.
Quelques-unes de ces trouvailles de génie ont passé à la postérité sans nom d'auteur. Ce sont malheureusement des perles anonymes.
Tel ce vers triomphal dont le parfum de « caque » est aussi exquis qu'involontaire :
Et je sors de la vie comme un vieillard en sort !
On peut encore citer cet hémistiche bizarre :
Arrête, lâche, arrête !
Et cet autre, extrait d'une tragédie intitulée Loth, par lequel nous sommes édifiés sur le nombre de pantalons dont se compose la garde-robe de l'Amour :
L'amour a vaincu Loth...
On pourrait, pour terminer, reproduire ces bouts rimés naïfs :
S'il était un pays où l'on vécût toujours,J'irais avec plaisir y terminer mes jours !
Les vers de Malebranche sur les plaisirs du beau temps m'ont entraîné un peu plus loin peut-être que je ne l'aurais voulu. Au lieu de passer en revue cette anthologie incohérente, mon intention était de parler des Annamites de l'Exposition de Lyon, dont le crayon spirituellement exact de Girrane a retracé, pour les lecteurs de ce journal, la physionomie et les oeuvres.
Ils sont bien curieux à observer ces artistes exotiques, et leur baraquement du Parc est un véritable coin d'Asie transféré chez nous par une sorte de féerie. Il faut les voir actifs à la besogne, avec leurs attitudes accroupies, l'application de leurs yeux vifs retroussés vers tempes, les gestes menus de leurs membres grêles - travaillant aux moulages sculptés et aux peintures du palais de l'Annam. Leurs instruments sont des plus rudimentaires : des petits couteaux pour ciseler le bois, des pinceaux rustiques, du plâtre, des couleurs primitives et de la toile. Avec cet outillage les merveilles naissent sous leurs doigts. Ici, ce sont des panneaux en plein bois, ajourés comme de la dentelle ; là, des ornements pour l'édifice, en forme de dragons tourmentés et flamboyants ; plus loin, de grandes toiles où chevauchent des mandarins empanachés et moustachus portant beau comme des conquérants ; ailleurs, les jeux fantastiques dos bateleurs chinois, - le tout peint avec une naïveté d'expression, une intensité d'enluminure qui vous donnent la claire vision des arts populaires d'Extrême- Orient.
La section annamite ne sera pas un des moindres attraits de l'Exposition. Elle n'est au surplus qu'une des faces du magique panorama colonial qui fera défiler devant nos yeux la vie asiatique et africaine. Outre les palais de l'Algérie et de la Tunisie, nous aurons une tribu de Touaregs, les sahariens couleur de bronze contre lesquels, encore présentement, nous guerroyons à Tombouctou. Puis la côte occidentale d'Afrique - Bénin et Dahomey - sera évoquée devant les Lyonnais avec ses villages, ses indigènes, ses animaux domestiques.
Les entrepreneurs de ces exhibitions, sont actuellement en Afrique, en tournée de recrutement. Ils vont débarquer prochainement à Marseille, ramenant avec eux les hommes et les bêtes de là-bas. Enfin, des cavaliers arabes doivent venir organiser à la Tête-d'Or leurs étincelantes fantasias.
Bref, on aura l'Algérie, la Tunisie, l'Annam et le Dahomey - « chez soi». Un tour de parc sera une manière de tour du monde. Les explorateurs qui feront ce court, instructif et agréable voyage se compteront par centaines de mille !





