Causerie. Lyon, 15 mars.
Lyon n'est pas seulement une imposante cité. Elle a un autre mérite plus précieux encore : son coeur est aussi grand que superbe son aspect ; elle est aussi bonne que belle. On a dit de la seconde ville de France, pour caractériser dignement son âme républicaine, qu'elle était la capitale de la démocratie. On pourrait dire de même qu'elle est la capitale de la charité.
Nulle part, comme à Lyon, la bienfaisance n'est aussi active et féconde. De grands courants de solidarité y circulent incessamment avec une force continue évoquant l'image de nos deux fleuves. En outre de cette grande administration des hospices, qui est de toutes nos institutions locales la plus admirée par l'étranger, les sociétés de secours et de patronage se comptent par centaines. Et ce ne sont pas seulement les riches, ceux qui peuvent aisément donner parce qu'ils ont beaucoup, dont les offrandes et la collaboration en permettent le fonctionnement généreux, mais aussi et surtout les petits commerçants, les employés, les contremaîtres, les ouvriers qui rognent sur leur modeste superflu, parfois même sur le nécessaire, pour apporter leur obole aux déshérités.
Tous les Lyonnais font partie d'une société de ce genre, et beaucoup y apportent un dévouement infatigable. J'en sais qui sont des travailleurs peu fortunés, attachés tout le long du jour à de rudes labours, qui prennent, sur les heures brèves de leur repos ou de leur loisir, le temps de faire prospérer quelque bonne oeuvre.
Pour en alimenter le budget, ils savent recourir aux moyens les plus ingénieux. On organise des tombolas, des ventes de charité, des bals, des concerts, que sais-je encore ? mille façons aimables de vous obliger à délier la bourse et de vous amuser tout en faisant le bien. C'est ainsi, par exemple, que vivent les « Tutélaires » et les « Sociétés de patronage scolaire » dont sont dotés aujourd'hui presque tous nos arrondissements.
Rien de plus utile et de plus touchant que le but de ces dernières oeuvres si populaires. Car si la loi a pu décréter l'obligation et la gratuité de renseignement primaire, elle n'a point pourvu aux besoins matériels des enfants qui les fréquentent. Les petits pauvres qui vont à l'école sont quelquefois bien malheureux. On en voit de navrants, surtout l'hiver, avec leur frimousse et leurs menottes bleuies par le froid, avec des vêtements miséreux sous lesquels grelotte leur corps frôle. C'est qu'ils n'ont pas toujours des « mamans » pour les couvrir chaudement, ou bien leurs mamans, malgré ce qu'elles souffrent à les laisser sortir ainsi dénués de tout, ne peuvent pas faire mieux. Ce sont ces écoliers-là que les sociétés de patronage prennent sous leur protection.
Aussi, quand on fait appel aux Lyonnais pour les petits pauvres de nos écoles, ce n'est jamais en vain. Nous en avons eu un témoignage éclatant, samedi soir, à la soirée-conférence organisée au profit du patronage du deuxième arrondissement, par le Comité de concentration républicaine - lequel a donné là, quoi qu'on en puisse dire, un exemple applaudi par tous les braves gens. La fête fut charmante et fort bien ordonnée...
D'abord un concert, pas trop long, mais réussi de tous points, où Mmes Fiérens, Thierry et Evrard mirent toute leur grâce et tout leur talent, accompagnées do ces chanteurs accomplis qui se nomment Affre et Delvoye. Puis une conférence de M. Etienne, vice-président de la Chambre des députés et ancien sous-secrétaire d'Etat aux colonies.
M. Etienne séduit par un ensemble de qualités fort rares chez les personnages politiques : toujours d'humour souriante, d'accueil courtois et rond, il est en même temps d'une droiture, d'une franchise, d'une fidélité de dévouement et d'amitié qui font de lui le type du parfait « honnête homme », dans le sens complet où ce mot était entendu au dix-septième siècle. Je crois bien que dans les deux chambres on chercherait vainement un sénateur ou un député entouré d'une sympathie pareillement universelle.
De la partie politique de sa conférence, je n'ai pas à parler ici, bien qu'il ait eu des accents chaleureux d'émotion pour évoquer les chères et grandes mémoires de Gambetta et de Ferry. Mais Etienne nous a fait un récit des conquêtes coloniales de ces dernières années qui eût empoigné d'un généreux enthousiasme toutes tes âmes françaises sans distinction de parti. L'histoire de la conquête du Sénégal, du Soudan, du Tonkin et du Congo contient en effet des pages superbes de courage chevaleresque, dignes de prendre place à côté des plus hauts faits de tous les âges. Il y a eu, dans ces guerres dont le détail demeure trop ignoré, des héros comme Faidherbe, Rivière, Archinard, Bonnier, Monteil, Binger, Brazza et d'autres encore dont le nom devrait avoir le même éclat que ceux de Dupleix et de Montcalm.
Ces choses-là sont bonnes à rappeler en un temps comme le nôtre où, sous l'assaut criminel d'une horde de barbares, semblent chanceler les fiers sentiments qui firent la France si grande. La gloire lointaine conquise par nos officiers coloniaux nous console des misères de l'intérieur. Et les vaillants, les éloquents comme Etienne, font une salutaire et patriotique besogne en venant réconforter le pays par de nobles Sursum corda !





