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Causerie

Les Lyonnais n'ont pas encore oublié les retentissantes annonces dont une somnambule extra-lucide, - elles le sont toutes! - madame Ekatérinodar de Viatka, inondait la quatrième page des journaux. Célébrité russe, devineresse, dormeuse clairvoyante, somnambule, cartomancienne ; tout par dates, 33 méthodes! tel était le type ordinaire des réclames qui avaient fini par rendre populaire son nom exotique. Tout à coup, il y a un an environ, cette publicité flamboyante cessa brusquement : la magicienne et son barnum venaient de lever le pied, à la suite de l'intervention du parquet dans leur petit commerce....

Une condamnation à treize mois de prison par défaut, pour escroqueries, intervint contre Mme Ekatérinodar, puis le silence se fit sur ce ménage interlope. Mais pour lucide que soit la sibylle, il faut croire que la police l'est davantage encore, car on vient de l'arrêter à Liège, où elle vendait aussi aux bons Belges les secrets de l'avenir. L'extradition a été accordée et les murs de la prison St-Paul ont en ce moment l'honneur de donner asile à cette célébrité déchue.

L'instruction a révélé des choses bien amusantes sur la façon dont se monte une boutique de devins, et sur l'inépuisable crédulité du public. Avant d'entrer dans la magie, notre sorcière exerçait en des milieux indéterminés une profession vague avec un compagnon qui, lui, était camelot, et vendait sur les boulevards parisiens de petits singes en peluche ou des journaux à scandale. Un beau jour l'un et l'autre se sentirent une vocation irrésistible pour l'astrologie, et on décida de venir exploiter les Lyonnais. Madame, dont le vrai nom est Marie Chassagrande, - car vous avez deviné qu'elle ne s'appelle pas Ekatérinodar et qu'elle n'est pas plus de Viatka qu'Emilienne d'Alençon n'est d'Alençon - emprunta un double pseudonyme ronflant à la géographie russe ; on loua un entresol place des Terreaux; on joua de la grosse caisse, et les gogos affluèrent. L'intelligente Ekatérinodar les dépouillait avec un art infini: deux francs pour être admis dans les salons ; cinq francs pour le petit jeu, - vous savez celui où l’on parle d'une dame blonde, d'un monsieur brun et d'un envoi d'argent ; vingt francs pour le grand jeu ; quant à la « Kabbale », à la magie blanche ou noire, ça n'avait plus de prix. On cite entre mille traits ingénieux, entre mille escroqueries inédites le fait suivant : Une jeune femme fort amoureuse de son mari, fut abandonnée par lui. Qu'était devenu l'infidèle ? Peut-être même était-il mort ? Cruelle énigme, que Mme Ekatérinodar fut appelée à trancher. Elle fit cette admirable réponse : Pour cent francs, je retrouve le cadavre de votre mari ; mais pour cent quatre-vingts francs je vous le ramène vivant !

La candide Ariane versa cette dernière somme et d'autres encore - mais son mari court toujours la prétentaine.

Le couple de Viatka, pendant plus d'une année, gagna plusieurs centaines de francs par jour, et il est certain que son industrie serait encore en pleine prospérité sans l'indiscrète curiosité de la police.

On se demande comment la foi superstitieuse, que notre temps voue encore aux somnambules, a pu persister aussi vivace malgré les progrès de l'instruction. Car les Ekatérinodars s'appellent légion, et la foule de leurs dupes est innombrable, même dans les villes. Dans les campagnes c'est pis encore. La vieille province berrichonne, par exemple, terre classique des légendes rustiques, des « meneux de loup », des « jeteux de sort », des « rebouteux » et des « lavandières nocturnes » est demeurée infestée de sorciers qui vivent aux dépens du paysan.

Dans certains cantons, presque tous les propriétaires de bestiaux leur paient tribut pour les empêcher de « jeter des sorts » qui feraient mourir tout leur cheptel. Le plus redouté de ces maléfices a une formule que je me souviens d'avoir lue dans un antique grimoire : Prenez des crapauds, des couleuvres, des lézards, des colimaçons et les insectes les plus laids que vous pourrez trouver. Ecorchez avec vos dents les crapauds et les reptiles, placez-les dans un pot avec des os d'enfants nouveau-nés et des cervelles de cadavres tirées des cimetières. Faites bouillir le tout jusqu'à parfaite calcination et bénir par le diable. Au lieu du classique : Et servez chaud ! le manuel de cuisine satanique ajoute : Et vous répandez la poudre ainsi obtenue dans les champs que pait le bétail de votre ennemi. On conçoit sans peine quelle terreur cette infernale mixture, à laquelle il croit religieusement, inspire au campagnard crédule…

Les rebouteux sont moins diaboliques sans doute, mais ils ont cependant, eux aussi, d'étranges pratiques. J'en ai connu un dans mon enfance, fort célèbre sur les confins du Berry et de la Marche, qui avait gagné une grosse fortune en prescrivant d'invraisemblables médications. Dans les brandes berrichonnes, quand on fait une chute et qu'on souffre de douleurs internes on dit : Je me suis dépendu le crochet de l'estomac. Le rebouteux en question était réputé pour guérir infailliblement ces accidents graves. Son remède consistait à marmotter je ne sais quelles incantations mystérieuses, en faisant des signes cabalistiques sur la poitrine du patient. Après quoi, mélangeant gravement et pieusement de la fiente de chat - horrible, n'est-ce pas ! - dans un verre de vin blanc, il faisait avaler cette ignoble potion à son client. Celui-ci, d'ailleurs, s'en allait enchanté du traitement, ne regrettant même pas ses dix francs - une pistole comme on dit là-bas. Et le plus étonnant, c'est qu'il guérissait assez fréquemment, tant la foi était grande dans la science du sorcier.

Il est mort cet empirique qui transformait ses malades « en mangeurs de choses immondes », comme eût dit Flaubert. Mais il a eu des successeurs qui font tous de bonnes affaires, malgré les tracasseries de la justice, tandis que le plus souvent les vrais médecins, ceux qui ont un diplôme et des connaissances sérieuses, végètent assez péniblement...

Ils tiennent encore par de fortes racines ces vestiges des primitives superstitions, et ce ne sont pas les classes ignorantes qui en ont le monopole. Chez les gens instruits, la chose est d'aspect moins grossier et prend un nom plus attrayant ; cela s'appelle la science occulte. Mais n'est-ce pas, au fond, la même turlutaine ? Y a-t-il une différence certaine entre les « médiums » des spirites et les « Ekatérinodars » auxquelles croient les petits gens; entre les magnétiseurs et les rebouteux ? Je ne sais trop. En tout cas il passera encore pas mal d'eau sous les ponts avant que l'humanité, même civilisée comme l'est notre race, se débarrasse de sa tendance à croire au merveilleux, - tendance si habilement exploitée par tant de fumistes, cous le masque de la religion ou sous le couvert de la science.

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