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Causerie

Vaillant vient de subir la loi des représailles. Dans la guerre à mort qu'il avait déclarée à la société, c'est lui qui succombe. A crime atroce, punition exemplaire. Le président de la République a rempli courageusement un devoir douloureux en ratifiant le verdict des jurés de la Seine. Signer la grâce, c'était leur infliger un désaveu. Il ne le pouvait ni ne le devait. Assurément la clémence lui eût été plus facile et aussi plus douce ; mais il est des heures où. un chef de gouvernement est obligé de se faire « l'âme impitoyable » du vieux Caton, de n'écouter que la raison d'Etat et l'intérêt social.

Sans doute il faut s'attendre à un véritable déchaînement dans les journaux ayant organisé, depuis la condamnation, la campagne de fausse pitié dont tous les honnêtes gens ont eu tant de dégoût. Les mêmes qui se sont fait une réclame avec l'infortunée famille de Vaillant, les mêmes qui ont inauguré le sport de l'adoption et cabotine si indignement avec le nom de la pauvre petite Sidonie vont jouer un jeu identique avec le cadavre du supplicié.

Au surplus, c'est déjà fait. La polémique se dessine. On exalte les « mots de la fin » de Vaillant, derniers râles de la folie anarchiste qui mena ce malheureux à l'échafaud ; on lui décerne l'auréole du martyre ; on parle avec emphase de son sang qui va enfanter des imitateurs. Bref, toute la rhétorique ordinaire et infâme de ces bateleurs de mots - les vrais responsables du crime et de la mort de Vaillant, car ce sont eux qui ont détraqué son cerveau et armé son bras.

Mais laissons-les dire. Le bon sens public sait ce qu'il faut penser de ce sentimentalisme de commande. Quant aux menaces, on peut aussi les négliger. Le couperet qui a fait tomber la tête de Vaillant a tranché en même temps nombre de vocations anarchistes qui sans doute allaient prendre l'essor. Seulement, aujourd'hui, ces Eliacins de la bombe y regarderont à deux fois. Etant acquis que la Société entend répondre à la dynamite par la guillotine, les compagnons trouveront sans cloute que c'est un peu cher. Il y a aussi le monde chic qui va répandre sur Vaillant exécuté des pleurs élégants. Car dans l'aristocratie, dans le « higlife » l'anarchie est chose fort prisée et très à la mode, presque autant que les bibelots empire. Notre confrère, M. Flor O'Squarr, a raconté dans les Coulisses de l'Anarchie qu'après les exploits de Ravachol Mme la duchesse d'Uzès fit quelques générosités au Père Peinard et que Mme la vicomtesse de Trédern, offrant un bal blanc, terminait ses invitations par cette mention : Il y aura un anarchiste ! Incomparable attraction, dépassant de beaucoup les monologues de Coquelin cadet et d'Yvette Guilbert.

Et dans les lieux où l'on s'amuse, où la jeunesse dorée des fils de famille se montre en compagnie de ceintures plus dorées encore, il est de bon ton d'affecter des opinions révolutionnaires. Les « petits vernis » sont anarchistes comme ils étaient jadis boulangistes. Dans ce milieu qui défraye les échos des journaux boulevardiers, on est plein de tendresse pour Vaillant et plein de sévérité pour « l'infect » gouvernement qui ose se mettre en travers des projets de l'anarchie. Nous assistons, en un mot, comme au temps du cheval noir, à une curieuse concentration des salons et des bouges, à une alliance biscornue des lecteurs du Chambard et des abonnés de la Vie Parisienne.

Paris a de la sorte et périodiquement de ces turlutaines paradoxales. De temps à autre il éprouve le besoin de faire des bêtises et d'en dire plus encore. Mais il y a belle lurette, heureusement, que la province ne suit plus les emballements de la capitale. Les sceptiques ou les gobeurs du boulevard auront beau marquer pour l'anarchie une inclination de surface, et s'en parer comme d'une épingle de cravate qui serait du bel air, les bonnes gens de province s'en tiennent à la droite raison, qui leur crie que les anarchistes sont des fous ou des criminels contre lesquels la société doit user de toutes ses armes...

Maintenant que Vaillant n'est plus, savez-vous qui tient, à Paris, l'emploi de « l'homme du jour »? C'est le Petit Sucrier. Vous n'ignorez point que cette appellation pittoresque s'applique au jeune Max Lebaudy, fils d'un père qui lui a laissé une cinquantaine de millions amassés dans les sucres. Le Petit Sucrier vient de gagner son procès. Il est parvenu à se faire lever le conseil judiciaire dont sa mère l'avait gratifié, sous prétexte qu'il ne se contentait point comme elle de vivre avec huit mille francs par an. Les juges ont estimé avec raison que des fortunes aussi énormes ne sont excusables qu'à condition de s'en servir, c'est-à-dire de faire rentrer dans la circulation, par de copieuses dépenses, tout cet or accumulé au profit d'un seul.

Le Petit Sucrier est donc devenu depuis ce procès retentissant une manière de célébrité. Tout le monde se retourne quand on le nomme, et dès qu'il entre dans un lieu public son arrivée fait sensation. Ce n'est pas que sa personne physique et son attitude soient à fracas ! Tout au contraire. Je l'ai aperçu l'autre jour dans un théâtre parisien, où les ouvreuses le regardaient, bouche bée, traverser les couloirs. C'est un petit jeune homme, mince, pâle, blond, quelconque... Il avait un complet gris des plus simples, avec un chapeau melon. On eût dit un jockey anglais. Et modestement, se faisant encore plus imperceptible qu'il n'est, le Petit Sucrier se glissait à sa place comme quelqu'un qui se dissimule. Il faisait un gros effet cependant ; chacun se disait : Voilà cinquante millions qui passent !

Or, le Petit Sucrier est en train de faire des choses très bien. Comme don de joyeux avènement, il a déjà donné la forte somme aux pauvres. On dit en outre qu'il va consacrer plusieurs millions à quelque grande oeuvre de bienfaisance. Vous avez raison, jeune et puissant capitaliste. A votre place, ô Petit Sucrier, je voudrais me ruiner de cette façon en prodigalités fécondes, en charitables folies. D'autant que vous ne serez jamais sur la paille, - monsieur votre père vous ayant assuré, par surcroît, cinq millions inaliénables. Vous auriez ainsi une notoriété de bon aloi. On ne vous appellerait plus le « Petit Sucrier » mais le « Bon Sucrier ». C'est la grâce que je vous souhaite !

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