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Causerie Lyon, 25 janvier 1894.

Vous vous souvenez du mot célèbre d'un président d'assises au condamné à mort qui accueillait par des manifestations inconvenantes l'arrêt capital prononcé contre lui ; Condamné, n'augmentez pas la gravité de Votre situation ! Or, voici que certains journalistes parisiens ont eu l'idée ingénieuse d'aggraver la situation du condamné à mort Vaillant - problème qui paraît à première vue assez, difficile.

Il faut, disent-ils, considérer Vaillant comme un otage. Puisque les « compagnons » menacent, s'il est exécuté, de venger sa mort par de nouvelles bombes, le président de la République devrait lui accorder une grâce conditionnelle. Si les anarchistes commettent quelque attentat, Vaillant sera immédiatement livré à M. Deibler ; sinon il aura provisoirement la vie sauve, étant tenu, comme diraient les militaires, « à la disposition » du bourreau.

Il est évident que ce serait là une aggravation singulière à la peine de mort. Et c'est justement pourquoi il ne faut voir dans le projet soumis par nos confrères à M. Carnot qu'un paradoxe cruel, mais sans portée pratique. Les anciens codes, l'appareil féroce des vieilles lois abolies avaient imaginé des supplices pires que la mort. Le droit moderne a proscrit ces peines barbares. Or, la grâce suspensive accordée à Vaillant serait une restauration - et combien atroce ! - des antiques tortures...

Vaillant est assurément un dangereux criminel que la Société a le droit de supprimer - comme on ferait d'une bête enragée. C'est en ce sens que le jury de la Seine a rendu son courageux verdict. Si le Président de la République juge que la sauvegarde de la collectivité exige l'exécution de Vaillant, s'il décide que la justice doit suivre son cours - il aura, certes, rempli son devoir. Mais on ne saurait aller au delà, sans sortir de la légalité et de l'humanité. Rendre Vaillant responsable de crimes éventuels que pourraient commettre ses coreligionnaires, tenir suspendu sur sa tète, indéfiniment, ce couperet de Damoclès - ce serait lui infliger mille morts et violer la loi.

Pour combattre l'Anarchie, qui l'ait appel à la force, la Société doit rester dans le Droit...

Un autre condamné à mort, dont la situation se trouve « aggravée », c'est Busseuil. Si abject que soit ce misérable, on ne saurait le considérer sans quelque pitié, quand on songe que les cris d'une immonde populace ont, à plusieurs reprises, évoqué devant son imagination terrifiée la silhouette de la guillotine.

Peut-être le sort de Busseuil sera-t-il fixé au jour où paraîtront ces lignes. Peut-être la clémence présidentielle aura-t-elle parlé, ou bien, au contraire, Deibler s'apprêtera-t- il à faire jouer le fatal déclic. Mais quelle que soit la solution, elle eût gagné à être plus prompte. Là-bas dans sa cellule, le condamné est en proie à des tourments effroyables et, au dehors, l'opinion finit par s'émouvoir et s'énerver.

Les journaux vous ont dit les joies macabres, les horribles allégresses de ces foules sans nom qui se sont ruées pendant plusieurs nuits, aux alentours de Saint-Paul, pour lui crier qu'il serait guillotiné le lendemain : Ah ! le pau, le pau, le pauv' Busseuil ; C'est ta poire qu'il nous faut ; Deibler est Arrivé ! tels étaient les refrains ou les clameurs que poussaient dans la nuit, sous les murs de la prison, les gigolos et gigolettes, anciens compères de Busseuil et, comme lui, gibier de cour d'assises. Et le condamné, entendant ces coups de sifflet et ces voix, dont le sens était pour lui trop clair, se tordait de terreur dans sa cellule !

L'administration a fait cesser ce scandale en mettant autour de la prison un cordon de gardiens de la paix. Mais les mêmes scènes, les mêmes orgies répugnantes se déchaîneront, plus ignobles encore, au jour de l'exécution. Le monde du crime viendra assister à la mort de Busseuil comme à u ne fête, et aussi comme à une répétition dont il faudra se souvenir pour mourir crânement en cas de mauvais coup et de malchance. Mais la leçon, mais l'exemple, mais le repentir espérés par le législateur ne sauraient pénétrer en ces âmes déchues.

Il n'y a donc vraiment aucune raison pour laisser subsister la publicité des exécutions capitales. En ce sens, un projet de loi est actuellement soumis au Parlement. Qu'il le vote au plus vite. Nous y aurons gagné la suppression d'un spectacle odieux et la peine de mort en gardera plus de majesté et de force exemplaire.

Quant à cette peine elle-même, bien qu'on l'attaque toujours assez vivement, l'intérêt social commande son maintien. La boutade d'Alphonse Karr résumera toujours la question pour tous les gens de bon sens : Que messieurs les assassins commencent !

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