Causerie. Lyon, 25 décembre
Le présent numéro porte la date de la Saint-Sylvestre, c'est-à-dire la veille du 1er Janvier. Ce serait donc manquer aux devoirs d'un chroniqueur courtois que de ne point souhaiter à tous mes lecteurs, heureuse année, santé solide et le paradis à la fin de leurs jours
, comme disent les bonnes gens. Cela fait, on ne m'en voudra pas trop d'exhaler toute ma mauvaise humeur sur ce moment de l'année.
Quand on est petit on adore le premier de l'an ; A cet âge heureux il suffit d'un sac de bonbons et de quelques jouets pour vous mettre au coeur la suprême allégresse. Et puis, c'est vraiment une chose amusante, cette promenade que font les bébés tout le long du premier janvier chez les amis et les parents, pour recueillir de bons baisers, de savoureux marrons glacés, et de belles étrennes. Mais hélas, quand on est parvenu, la jeunesse s'étant évanouie, sur le sommet de la colline dont on va bientôt descendre lautre versant - celui qui se termine par le grand fossé où tous nous ferons la fatale culbute - le retour du premier Janvier paraît infiniment moins folâtre.
Oh ! la pénétrante mélancolie du dernier coup de minuit le soir du 31 décembre ! Le timbre de la pendule, sonnant le glas de l'année agonisante, retentit dans le silence de la nuit comme une voix de l'au delà. On se souvient que la moyenne de la vie humaine n'est pas même de cinquante ans, et mentalement, le décompte se fait des chances de durée qui restent... Et puis, dans le diorama du souvenir, défilent rapidement évoquées, les joies et les tristesses de l'an qu'on a vécu. Heures d'amour et heures de souffrance, jours de deuil et jours de liesse, durs labeurs et repos ensoleillés : tout cela apparaît enseveli déjà dans un passé lointain. Ce ne sont plus que des choses mortes et cependant aucune puissance au monde ne saurait faire qu'elles n'aient pas été. Avec le sentiment de l'irréparable, l'âme la moins méditative perçoit alors, douloureusement et clairement, le sens de la belle parole du penseur : Tout ce qui a une fin est court.
Et pour ceux que « malgré tout l'infini tourmente », le problème, qui, depuis le commencement des temps, angoisse l'humanité, se dresse devant eux, décevant et insoluble... Pourquoi la vie ? Sans savoir d'où il vient ni où il va, l'homme suit une route de plus en plus rude à ses pieds ensanglantés - à mesure qu'il marche. Derrière lui la nuit ; devant lui encore la nuit. Qui nous dira le secret de cet obscur cauchemar entre deux néants ?
Je sais bien qu'avec une certaine tournure d'esprit on peut être hanté de ces points d'interrogation si cruels tout le long de l'année. Mais il me semble que l'heure ultime du trois cent soixante-cinquième jour vous prédispose plus que toute autre aux atteintes du mal métaphysique. Pour y échapper, le mieux est encore de dormir à poings fermés. On passe de la sorte d'une année à l'autre sans en avoir conscience autrement que par la visite matinale des domestiques, du concierge et du facteur, qui viennent vous apporter des souhaits dont le coût ne saurait, décemment, être inférieur à cent sous par tête.
Ah ! la question des étrennes ! J'imagine que chacun de nos contemporains en est fortement embêté, surtout s'il est à l'âge où l'on en donne au lieu d'en recevoir. C'est assurément l'époque de l'année où les nombreuses gens qui ne sont point millionnaires se trouvent le plus désargentées, et c'est pourtant celui que la tradition leur impose pour faire un tas de cadeaux. Cette mode indiscrète remonte d'ailleurs à la plus lointaine antiquité. De tout temps les hommes se sont « étrennés » au bout de l'an. Au commencement on échangeait des choses bien simples : des fleurs, des herbes sacrées, du miel. C'était charmant - et bon marché ! Mais à partir de la Rome impériale la coutume se répandit de faire des présents précieux proportionnés aux ressources de chacun. Elle a survécu sous cette forme, malgré l'Eglise qui, considérant les étrennes comme un legs du paganisme, les classa parmi les choses diaboliques. Pourtant, les anathèmes et les conciles ne prévalurent pas contre elles. L'Eglise eut l'habileté de ne point persister dans cette lutte inégale : au XVe siècle le concile de Bâle sanctifia les étrennes.
Depuis lors, elles ne cessèrent de s'épanouir à travers les âges, dans toutes les classes de la société. Seule, la Révolution eut le pouvoir de les proscrire. Le calendrier républicain de 1793 fixa le jour de l'an au 22 septembre ; du coup le 1er janvier devint suspect ! Sous peine de mort, il est défendu de le fêter : ce qui n'empêche pas certains enragés de mettre à la mode comme cadeaux d'étrennes, les « bijoux à la guillotine ». 1797 marqua le terme de cette éclipse qui n'eut pas de retour.
Les étrennes ont donc pour elles le prestige d'être presque aussi vieilles que l'humanité. C'est un fait point banal, en un temps et dans un pays où la mode de demain est généralement tout le contraire de la mode d'hier !





