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    Causerie. Lyon, 11 décembre

    Des philosophes pessimistes, discutant sur le genre de mort réservé à notre civilisation - car elle périra, n'en doutez pas, comme toutes celles qui l'ont précédée - ont affirmé qu'elle mourrait en retournant contre elle-même les forces terribles que la science lui a permis de dérober à la nature. Il semble bien que les attentats anarchistes donnent à cette thèse peu rassurante un certain fondement. C'est en effet à la chimie, à la science assez simple en somme des explosifs puissants, que s'adressent les apôtres du nihilisme universel pour réaliser leurs rêves de destruction. Et loin de reculer d'horreur devant les tueries d’êtres inoffensifs, loin d'être effrayés, par les justes représailles que la société réserve à de tels crimes, il semble que leurs auteurs puisent au spectacle du désastre, comme dans les souffrances du châtiment, je ne sais quelle ivresse sanglante. Ravachol guillotiné, Pallas pendu enfantent des imitateurs. La société se trouve aux prises avec une véritable contagion, sorte de choléra social, analogue, - mais combien plus meurtrier ! - aux épidémies de sorcellerie qui épouvantèrent le moyen âge.

    Il n'y a donc rien d'absolument chimérique à penser que si la société ne réussit pas à trouver l'antidote et à on faire une application efficace, le mal peut se généraliser en raison directe des progrès de l'alcoolisme joints à la diffusion des doctrines révolutionnaires. Et alors la vision d'apocalypse conçue par une certaine philosophie n'est plus seulement un effroyable paradoxe. Elle devient théoriquement possible. On peut imaginer la civilisation dont nous sommes si fiers, mortellement frappée par les propres armes qu'inventa son génie, et sombrant sous le chaos anarchique pour disparaître enfin dans le néant, où dorment déjà tant de civilisations abolies.

    Qu'on se rassure pourtant. Ce noir cauchemar N’est pas à la veille d'être vécu. Mais il faut convenir que l'audace grandissante de l'anarchie le rend presque vraisemblable et cela est déjà trop. Que va-t-on faire pour enrayer ce renouveau de catastrophes que Baboeuf eût signées ? La question n'est pas aussi simple que certains affectent de le croire. Le trip le gueux qui voulut semer le massacre au Palais-Bourbon payera son forfait de sa tête - cela est entendu. Pourra-t-on dire alors : morte la bête, morte le venin ?

    Ceux qui le croiraient seraient des âmes candides. Tant qu'il y aura des orateurs et des écrivains pour célébrer la dynamite, il y aura des dynamitards. Ceci enfante cela. L'idée de révolution violente est génératrice des attentats, et ce sont les apôtres d'une nouvelle Commune qui, inconsciemment ou non, arment de la bombe le bras des Ravachol et des Vaillant.

    La conclusion, c'est qu'il faut empêcher l'apostolat pour n'avoir pas à réprimer les hauts faits des disciples. Le code pénal est impuissant. Quand il fut voté, on ne prévoyait pas la dynamite. Pour la loi sur la presse, loin d'être une arme, elle confère un privilège monstrueux aux misérables qui préconisent le vol, le meurtre et les vastes massacres que peut perpétrer la chimie, comme les vrais moyens d'action de leur politique. Et ces enseignements odieux, ces excitations enragées, ces suggestions plus criminelles que le crime lui-même, ils les clament à l'oreille des foules assemblées, ils les sèment ouvertement dans les cerveaux déjà exaltés, sous le regard bienveillant du commissaire de police.

    Voilà un Système qui a fait son temps - et aussi, hélas, ses deuils ! - Finissons-en avec ce sentimentalisme imbécile pour je ne sais quels principes libertaires qui, en fin de compte, n'accordent de libertés qu'aux brigands. Nous aussi nous sommes des écrivains ; nous aussi nous parlons au peuple. Est-ce que nous serons opprimés parce que la loi sur la presse ne permettra plus d'exciter aux plus vils des crimes ? Est-ce que notre profession sera moins utile, moins haute et moins libre parce que des folliculaires innommés, qui trempent leurs plumes dans le sang plutôt que clans l'encre, et des énergumènes dont rougissent les bas-fonds n'auront plus le droit, sans avoir affaire aux gendarmes, de crier bravo ! aux égorgeurs de Watrin, et de recommander l'assassinat en masse des bourgeois - femmes ou enfants, peu leur importe ! - au moyen des bombes à renversement ?

    Certes, tout cela a trop duré. La nation veut qu'on la défende contre ces fauves. Et non pas qu'on la défende après, quand le coup est porté et que la mort a fait son oeuvre. Mais qu'on empoigne les anarchistes avant la lettre - c'est-à-dire avant la bombe - quand ils n'en sont encore qu'à la théorie. Car la répression des coupables, hélas! ne ressuscite pas les victimes.

    C'est le mot de Triboulet à François Ier, en se plaignant des menaces de mort dont le poursuivait le duc de Cossé-Brissac : Sois tranquille, fou, répond le roi, si par malheur le duc te tuait, il sera pendu cinq minutes après ! Et le bouffon de répliquer très sagement : Sire, si ça ne vous faisait rien, j'aimerais mieux que ce fût cinq minutes avant !

    Voilà, résumée d'un mot, l'attitude qui convient aux pouvoirs publics devant les attentats de l'anarchie.

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