Causerie. Lyon, 5 octobre 1893.
Nous avons, au Conseil municipal de Lyon comme à celui de Paris, une Commission qui est chargée de distribuer tous les ans des rations de gloire. Ce n'est pas qu'elle en ait de reste pour elle-même, mais ce qu'elle en a, elle le distribue aux hommes célèbres, comme d'autres Commissions distribuent des bons de pain, des bons de vêtements, des médicaments gratuits.
La gloire municipale, qui est à la disposition de nos échevins, n'est d'ailleurs pas à dédaigner, bien qu'elle soit de qualité un peu inférieure. Elle consiste en petites plaques bleues émaillées sur lesquelles est tracé le nom d'un homme célèbre, d'un héros, d'un poète, d'un musicien. ou simplement d'un homme qui a rendu quelque signalé service au quartier, un bienfaiteur obscur qui aura popularisé l'usage des eaux filtrées, ou organisé pendant un hiver rigoureux un service régulier de soupes chaudes. En passant, je devrais dire que le fait d'avoir « assaini » un cul-de-sac vous mène un homme plus sûrement que tout autre service dont les grands hommes ont encore la faiblesse de s'enorgueillir. Ces plaques sont d'ailleurs très utiles puisqu'elles servent aux passants, aux piétons, aux flâneurs à se reconnaître parmi les innombrables voies parisiennes et lyonnaises et même à s'y perdre quand on les contourne trop souvent.
Cette distribution annuelle de gloire citadine offre même cet avantage, qu'elle peut être graduée, selon les mérites du lauréat. Depuis la grande place, ornée de monument, qui appartient aux célébrités incontestées ou aux événements inoubliables jusqu'à l'humble impasse qui n'a pas deux ou trois maisons mal éclairées et. sordides, la marge est large pour témoigner et mesurer la reconnaissance publique à ceux dont la mémoire des hommes doit retenir le nom. On a à distribuer des boulevards, des quais, des rues, des passages ; le boulevard est une sorte de prix d'excellence, un grand prix au Concours général; le simple passage est un accessit. L'impasse ouverte à un bout, fermée à l'autre, devient un simple prix d'encouragement.
Les Commissions qui manipulent cette gloire municipale ne sont donc pas embarrassées pour récompenser tous les mérites qui s'offrent à elles, dans l'attitude pudique et modeste du devoir accompli. Elles le sont peut-être davantage pour apprécier tous ces mérites et les classer. Pour peu qu'on ait erré une heure ou deux par les rues de Bruxelles, on voit combien la tache des échevins de la cité flamande, a dû être simplifiée. Il y a une rue au Choux, qui donne dans la rue au Beurre, laquelle va déboucher dans la rue au Pain. Tous ces noms ne rappellent que les produits servant diversement à l'alimentation publique. Chacun d'eux a joué et joue encore son rôle dans l'histoire du ventre belge, qui est également reconnaissant à. tous, - après dîner. Les noms d'homme donnés aux rues attestent presque toujours des batailles anciennes et des victoires vivement disputées. Et souvent même, il arrive que, l'homme mort, la bataille qu'il commandait dure encore. Il est bien difficile, pour les survivants, qui ont encore les armes à la main, de distribuer impartialement des couronnes, et de délivrer des plaques honorifiques.
La première fois que cette commission de la voirie glorieuse fonctionna à Paris, elle s'affirma comme une Commission de combat. Elle afficha la prétention de faire des ratures à l'histoire de France, de faire de la polémique rétrospective à coups de plaques aux coins des rues, et l'on eut toutes les peines du monde à empêcher son président, M. Mesureur, de ne pas se couvrir éternellement de ridicule, - quand il en avait tant d'autres occasions, - en biffant la rue Bonaparte. Mesureur, - dont le nom est plutôt rassurant - voulait, à tout prix dire au tyran son fait. On l'arrêta à temps.
Mais de ce jour-là, la Commission des rues a gardé une tradition de polémique hargneuse et revêche, qui tous les ans s'affirme par quelque proposition saugrenue mais obstinée.
Le public des départements ne s'imagine pas quelles précautions infinies ont dû prendre, depuis dix ans les amis de Gambetta pour soustraire son nom à quelque injure leur venant du Conseil municipal de Paris.
Il n'est pas de bourgade en France qui ne se soit honorée en donnant à quelque rue le nom de l'organisateur de la Défense nationale. Paris a attendu plus de dix ans. Ce n'est que l'an dernier que le nom de Gambetta a été jugé digne de la plaque bleue.
Je vais au-devant de votre objection étonnée. Quoi, me direz-vous, et le monument de la place du Carrousel, il ne compte donc pour rien ?
On n'oublie qu'une chose, c'est que la place du Carrousel n'appartient pas à la ville de Paris, - je veux dire au Conseil municipal. - C'est une propriété d'Etat. Le Gambetta que vous voyez, montrant du doigt la trouée des Vosges, n'est pas dans Paris ; il est dans une propriété particulière, comme il serait dans quelque jardin privé et clos dans Paris et appartenant à un simple citoyen. Il est vrai que cette propriété particulière appartient à la France entière. C'est à la condition d'avoir choisi cet emplacement unique, soustrait à la criminelle rancune du Conseil municipal, qu'on a pu élever à Gambetta, dans Paris, un monument que la France entière a spontanément payé.
Le Conseil municipal d'alors, - pressenti, tâté, - n'aurait pas accepté le monument.
Et voilà que maintenant, M. Réties chargé de rédiger le palmarès des plaques à distribuer ou à corriger, propose de dévisser dans le vingtième arrondissement les plaques portant le nom de Gambetta et qui furent posées l'an dernier.
Vous ne connaissez pas M. Réties ? C'est celui qui en 1881, à 1a rue Saint-Blaise, présida la fameuse scène des « esclaves ivres. » C'est une vieille querelle personnelle qu'il a avec Gambetta. Tant qu'il sera de ce monde, il ne tolérera pas qu'une rue de son quartier porte le nom de Gambetta. A la rigueur, il souffrirait qu'un autre quartier peu regardant et enclin à se déshonorer, donnât un bout de rue à l'organisateur de la Défense. Mais dans le vingtième arrondissement, jamais !
Et le même, farouche M. Réties accepte sans broncher qu'on donne le nom d'avenue Cronstadt à l'avenue du Bois-de-Boulogne.
Je suis curieux de voir si le Conseil municipal de Paris tient absolument à se couvrir de ridicule. A. Lyon, au moins, notre assemblée communale n'en est pas arrivée à ce degré culminant d'ineptie. Le nom de Gambetta, donné et maintenu respectueusement à la plus belle voie de la Guillotière, suffit pour établir une différence à notre avantage. Et pourtant le Jardin de la France n'est pas moins ardemment démocratique que Belleville !





