Causerie.
Enfin les théâtres rouvrent à Lyon ! Malgré les splendeurs d'un automne plus chaud que certains étés, l'événement a été accueilli avec plaisir par les malheureux Lyonnais que les affaires retiennent à la Ville, car il n'y a pas à le nier, Lyon l'été n'est point gai. Pour toute distraction on nous offre le Concert-Bellecour... Maigre potage ! Et encore nous manque-t-il depuis le commencement de septembre.
Aussi quand, par hasard ou par nécessité, des étrangers s'arrêtent dans la seconde ville de France pendant la saison estivale, ils ne savent positivement pas où passer leur soirée. Il y a là une situation dont les échevins, comme on disait jadis, devraient bien se préoccuper, ne fût-ce que pour autoriser le Café-Concert, analogue à ceux des Champs-Elysées, dont on parle depuis si longtemps pour la place Bellecour. Nos édiles ont d'autres soucis. Je crois bien que bon nombre d'entre eux se fichent comme de colin-tampon des besoins et des voeux des électeurs...
Ce qui se passe dans les régions municipales ne doit pas nous inspirer une satisfaction sans mélange. C'est un tableau plutôt triste ! Les questions d'eau, et de lumière, d'une importance si capitale pour une grande cité, avortent ou dorment un calme sommeil dans les cartons Le quartier Grôlée, sinistre ruine, est encore un amas informe de décombres croulantes et hideuses ou de maisons neuves inachevées : il y a des années que cela dure ainsi. Et le promeneur, qui est aussi, hélas ! un contribuable, se demande avec anxiété, à quel chiffre s'élèvera l'addition, avec tous les mécomptes, tous les retards déjà constatés - qui vaudront à la Ville autant d'onéreux procès Non, vrai, on n'est pas fier d'être Lyonnais quand on contemple le quartier Grôlée !
Mais comme nous voilà loin du théâtre des Célestins dont je voulais vous parler, en commençant cette causerie familière ! Notre scène de comédie a eu cette année une ouverture point banale avec Lysistrata, la pièce néo-grecque de Maurice Donnay. Cette fantaisie renouvelée d'Aristophane est assez décolletée, au fond. Mais elle n'a rien de choquant dans la forme qui est, au contraire, très littérairement ouvragée, alerte et spirituelle. - Et c'est cette sauce qui fait passer le poisson.
Au surplus, on ne voit pas bien comment l'auteur aurait pu s'y prendre pour faire de Lysistrata une berquinade. La donnée du poète grec : - la grève des femmes d'Athènes refusant le service conjugal pour amener leurs maris à quitter le service militaire - n'est pas précisément un sujet à développer devant des rosières. M. Maurice Donnay en avertit d'ailleurs le public dans un prologue en vers fort joliment troussés - ou retroussés, comme on voudra :
Et le poète AristophaneN'était pas traité de profaneQuand sur la scène il transportaitQuelques actes d'après nature.Le cordonnier comme, l'ArchonteNe trouvait pas étrange, non,Qu'on donnât aux choses leur nom.Franchise qui peut vous paraîtreExtrême, à vous qui nommez chatCe qui n'est pas du tout un chat.L'auteur ne vous prend pas eu traître,Il vient alarmer vos pudeursJe vois que personne ne sort,Je vais dire que l'on commence.
Et de fait personne n'est sorti. Tout le monde, au contraire, s'est franchement diverti, sans fausse affectation pudibonde, des Athéniens ultra-modernes de M. Donnay et de leurs propos boulevardiers. Tous ces grecs parlent comme les types connus que mettent en scène les échotiers des journaux mondains : le Vieux-Carafon, l'intrépide Vide-Bouteille ou le Petit Sucrier aux prises avec les hétaïres du jour, - les Salabacchas de haute marque.
La pièce a été jouée à miracle par Marguerite Ugalde, qui est aujourd'hui une parfaite comédienne. Elle fait du personnage de Lysistrata une merveille d'esprit parisien, de gentille gavrocherie et de diction brillante. A côté d'elle, Marie Kolb a eu un franc succès par sa verve si naturellement communicative. M. Luguet a montré de la chaleur sous les traits du beau militaire aimé pour lui-même. Et tous les petits rôles étaient tenus proprement.
C'est un début qui promet une saison intéressante. Je sais, au surplus, que la Direction se propose de donner du nouveau et encore du nouveau. Programme excellent, auquel le public applaudira sûrement pour peu qu'il soit bien appliqué.
Si les Athéniens avaient ressemblé au sieur Berlioz, le vitrioleur de la Guillotière, il est présumable que Lysistrata n'eût pas fomenté la grève pour retenir les hommes aux côtés des femmes.! Ce Berlioz est, en effet, un type d'Alphonse heureusement assez rare. Quel ignoble drôle ! Jusqu'à présent, seules, les femmes recouraient au vitriol - arme infâme, mais dont leur faiblesse explique l'emploi. Mais quand les « dos », les « terreurs » à la casquette eiffélienne ont à se venger de leur s rivaux ou de leurs gigolettes, c'est le surin qui règle les différends.
Le visqueux Berlioz a inauguré une école nouvelle. Ce souteneur vitriolise. Sa maîtresse, - une honnête ouvrière qu'il avait séduite, - ne lui donnant pas, à son gré, assez d'argent, ou refusant plus longtemps de l'entretenir, il l'a arrosée d'acide sulfurique. Après quoi, l'aimable jeune homme s'est constitué prisonnier, racontant non sans un légitime orgueil qu'il avait agi froidement, avec préméditation.
J'imagine que les juges sauront traiter ce misérable comme il le mérite. Un crime aussi lâche, commis pour des motifs aussi bas, ne saurait être trop rudement châtié.





