Causerie. Lyon, 7 septembre 1833.
De quoi parler si ce n'est d'élections ? Il était temps vraiment que la liquidation des « ballottages » fût enfin terminée. Par cet été terrible, au milieu des passions surchauffées, des convoitises et des rancunes ardentes, la polémique montait à un tel diapason qu'elle menaçait de tourner partout au pugilat. Comme il avait fui le calme digne du premier tour ! La chronique n'était remplie que du récit de scènes violentes, agrémentées de coups de poing, de coups de bâton, voire de coups de revolver s'échangeant dans les comices du peuple - en guise d'arguments.
Même, nous avons eu dans la région un drame du ballottage. Un candidat s'est suicidé à Barcelonnette. Le suicide est toujours bête. Mais il l'est bien plus encore quand il survient à propos d'une cause aussi piètre qu'une déception électorale. Suicide pour suicide, j'aime mieux celui de Werther...
Si l'exemple funeste donné par le désespéré de Barcelonnette était suivi, nous arriverions promptement à l'extinction totale des oppositions, - le suicide en masse de tous les candidats battus étant évidemment un moyen sûr de faire régner en France cette unité politique que chacun réclame, mais pour laquelle personne ne consent de sacrifices. Voyez-vous d'ici tous les réactionnaires évincés par le suffrage universel s'offrant en holocauste sur l'autel de la Patrie ?
On peut se rassurer. Cette hécatombe volontaire ne se produira point. Mais pour une défaite, ces messieurs de la réaction en ont subi une cruelle...
C'est un coup bien rude, rude à recevoirMalgré l'habitude qu'on peut en avoir...comme on chante dans Barbe-Bleue.
Dans une des dernières pièces qu'il ait jouées, un drame intitulé Paillasse, Frederick Lemaître interprétant un rôle de marquis fanfaron, et racontant une bataille à laquelle il n'assistait point, terminait ainsi le récit de ses exploits imaginaires : Et voilà comment nous remportâmes...
La défaite...
Interrompait son partenaire qui, lui, s'était trouvé à l'affaire : La défaite, dites-vous, reprenait Frederick un peu interloqué... Oui., si vous voulez. C'est peut-être bien une défaite. Mais quelle défaite ! Il n'y avait que nous pour en remporter UNE PAREILLE !
Cette jolie scène de comédie nous la retrouvons aujourd'hui dans tous les journaux des partis rétrogrades. Décidément, nos bons réactionnaires sont comme les maris : ils font toujours rire !
Le monde, disait-elle, se compose de trompeurs, de trompés et de trompettes.
Les trompeurs - à part naturellement quelques exceptions honorables - ce sont les candidats; les trompés, ce sont les électeurs, et les trompettes me paraissent représentées assez exactement par les comités et les journaux.
Si sincères que puissent être les candidats, il y a toujours, en effet, un peu de poudre aux yeux dans leurs professions de foi, et on les voit souvent s'engager jusqu'à promettre la lune - qu'ils savent cependant impossible à décrocher. Et les comités, et les journaux sont leurs complices, de bonne foi la plupart du temps, mais quelquefois aussi, j'imagine qu'à l'instar des augures ils ne sauraient se regarder sans rire, en présence des boniments dont ils recouvrent les murs ou dont leurs colonnes sont remplies.
Ah ! ces articles où le candidat ami est toujours représenté comme un homme de génie et un parangon de vertu, tandis que l'adversaire n'est qu'un crétin ou une fripouille, - fréquemment même les deux à la fois! Oh! ces affiches où s'entrechoquent des mots formidables et cocasses, - bataille truculente d'adjectifs flamboyants et de qualifications à grand fracas !
Il serait curieux de pénétrer dans les dessous de l'âme populaire, et de suivre clairement l'impression produite chez les gens simples et droits par cette débauche de charlatanisme éhonté. J'imagine qu'ils en sont pour la plupart ahuris - quand ils n'ont pas une pointe de dédain ou une montée de dégoût....
Pour l'homme intelligent et instruit, je sais bien ce qu'il en pense. Vous souvenez-vous de ce que disaient nos maîtres, au collège, quand un doux cancre était surpris à graver savamment et profondément son nom sur un mur ou sur une table : « Nomina stultorum semper parietibus adsunt. » Les noms des imbéciles sont toujours sur les murs !...
Je ne voudrais blesser personne parmi les élus, encore moins parmi leurs adversaires malheureux auxquels la plus grande compassion revient de droit, mais il est de fait que ce vieux brocard latin aurait pu servir d'épigraphe à pas mal de noms que nous vîmes, depuis un mois, s'étaler superbement sur les affiches...





