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Causerie. Lyon, 24 août 1893.

De quoi parler, sinon des élections? Chaque parti est en train de ramasser ses morts et ses blessés. Je voudrais, par originalité, ramasser les morts des autres.

Voici le cadavre de M. Albert de Mun. Il est permis de le saluer au moment où il succombe, puisque nous l'avons combattu tandis qu'il était debout. Je ne connais rien en effet de plus touchant que le tableau populaire qui représente l'état-major autrichien venant rendre le dernier hommage à Marceau étendu sur son lit de camp.

Je suis de ceux qui regrettent sincèrement la disparition de ce cuirassier-orateur. Il me semble que du côté droit la Chambre va se trouver bien diminuée, bien éteinte. Et on a beau se combattre avec la dernière passion, on a beau se menacer du poing et se fusiller du regard, on aime ses ennemis quand ils ont du talent et de la bravoure. Leur présence sur le champ de bataille a toujours pour effet de relever, d'ennoblir, d’illustrer les combats auxquels ils prennent part.

Je n'oublierai jamais un mot que j'ai entendu dire par Gambetta au sujet de ce même Albert de Mun. C'était en 1876. M. de Mun, qui depuis quelques années déjà ayant renoncé à sa cuirasse, menait son oratoire campagne pour le socialisme-chrétien, venait d'être élu à Pontivy. Son élection fut contestée, enquêtée, et finalement cassée.

M. de Mun retourna devant ses électeurs de Pontivy qui le nommèrent de nouveau. Cette fois il n'y avait plus de doute, il fallut le valider. A quelque temps de là, il fit son début à la tribune parlementaire. Début absolument éclatant. Un grand orateur venait de se révéler à la Chambre qui d'ailleurs, sans le suivre, l'écoula avec plaisir et profit.

Après la séance - la Chambre siégeait encore à Versailles - je me trouvais dans le même wagon que Gambetta, et comme vous pensez bien il n'était question d'autre chose que de l'orateur qu'on venait d'entendre. Chacun donnait son appréciation sur ce genre de talent pur, correct, impeccable, un peu froid, mais toujours d'une élégance haute, - j'allais dire «équestre» pour emprunter un mot de Lamartine sur Larochejaquelein.

Quant toutes les appréciations, d'ailleurs concordantes, furent donnés, Gambetta les résuma toutes dans cette trop juste observation : Quant on pense que la Chambre a failli se priver d'un pareil orateur !...

La Chambre qui va venir en sera privée. Mais du moins ce ne sera pas sa faute. C'est le suffrage universel qui n'a plus voulu de M. de Mun. Celui-ci, peut-être, avait-il eu le tort de se présenter comme républicain rallié, - républicain pontifical. A élire un républicain, le suffrage universel a mieux aimé en choisir un vrai, un qui fût républicain de vieille date. Je ne puis pas donner tort au suffrage universel, mais le suffrage universel ne m'empêchera pas de regretter l'homme de talent, l'orateur qui s'en va.

Le banc où siégeait M. de Mun était un banc qui fut longtemps, - c'est-à-dire jusqu'à l'an dernier - extrêmement curieux. Tout en bas, de travers la droite, dans l'hémicycle, faisant suite au banc du Gouvernement, ce banc n'était qu'à deux places.

Elles furent longtemps occupées par les deux hommes qui représentèrent à la Chambre la politique pontificale : un évoque et un cuirassier. L'évoque est mort l'an dernier : c'était M. Freppel.

Le cuirassier vient de disparaître : c'est M. de Mun.

On ne reconnaissait l'évêque qu'à son vêtement ecclésiastique. Mais le plus évêque des doux c'était le cuirassier. Grave comme dans une stalle de cathédrale, le buste plein de dignité hautaine, les bras éternellement en croix sur une poitrine qui semblait avoir conservé la convexité ancienne de la cuirasse bombée, le visage aristocratique et fin, l'oeil attentif, il suivait les débats comme dans les cathédrales on suit les sermons.

Les bras ne se décroisaient doucement, dans un geste digne et épiscopal, que pour apaiser le turbulent évêque d'Anger, qui, à côté, la calotte en bataille sur l'oreille, gesticulait, se démenait, s'agitait, avec une exubérance endiablée.

Jamais en effet - même à l'époque où Mgr Dupanloup siégeait dans les assemblées - on n'avait vu un prélat plus fougueux. Ses mains faisaient perpétuellement la navette de sa tabatière à son mouchoir de couleur cardinalice. Ses jambes se livraient perpétuellement une curieuse bataille sous le banc comme si chacune d'elles avait fait la gageure d'avoir le dessus. Et le nez, exaspéré par des débauches de tabac, dardait sa pointe rouge vers l'orateur, comme si du commencement à la fin de la séance il se fût agi pour lui d'un « fait personnel ».

Dès que le prélat faisait mine de s'échauffer plus qu'à l'ordinaire, le cuirassier étendait respectueusement son bras, et l'évêque, un peu dépité, demandait des consolations à sa tabatière.

Cet amusant manège se vit pendant des années et des années, Mgr de Mun n'ayant jamais réussi complètement à faire tenir en place le terrible capitaine Freppel.

A la tribune, l'apparition de M. de Mun était toujours une sorte d'événement, tout au moins un sujet de vive curiosité. Il y apportait en même temps qu'une âpre passion qui se laissait vite deviner, une éloquence correcte, ornée, très contenue dans ses contours, sûre d'elle-même, fort belle, classique, - un peu froide. Cette impression de froideur qu'elle laissait toujours doit être attribuée à la sûreté mécanique du débit. L'homme semblait réciter, bien qu'il l'animât d'un geste toujours juste, une harangue écrite sans familiarité, une harangue où l'on sentait l'apprêt. On aurait souhaité que sa mémoire le trahit de temps à autre. Rien ne donne l'impression de la vie, chez un orateur, comme les hésitations, les incertitudes vite rattrapées.

Le populaire dit des gens qui parlent bien : Ça coule de source!...

Mais quand ça coule trop bien, le même populaire ne tarde pas à dire : Il récite. Ce qu'il me dit, il l'a déjà dit ce matin, dans sa chambre, peut-être devant sa glace.

Et de fait, on soupçonna longtemps M. de Mun, on le soupçonne encore, de n'avoir apporté à la Chambre que des harangues apprises.

Les mauvaises langues ajoutaient : Apprises, et écrites par le Père Dulac, le directeur de l'école des Jésuites de la rue des Postes.

Je crois cependant que les mauvaises langues exagéraient. Maintenant que M. de Mun n'est plus à la Chambre, vous verrez que le Père Dulac n'écrira plus.

Un vieux souvenir taquinait M. de Mun, devenu socialiste chrétien. Pendant la Commune, il avait été capitaine des cuirassiers ; et il avait, dans cet emploi, massacré les Parisiens avec verve et colère. Il avait lui-même pris la peine de dire devant la Commission d'enquête, vers le 18 mars, que « ses victimes mouraient INSOLEMMENT. »

Le cuirassier catholique appelait « mourir insolemment » ne pas tomber à genoux et ne pas demander un aumônier.

C'était une fâcheuse note pour un homme qui, sur le tard, devait se faire socialiste.

Un jour, dans les couloirs, M. Clemenceau lui dit : Je vous rappellerai ce souvenir à la tribune... Vous ne ferez pas cela, répliqua M. de Mun. Je le ferai, vous pouvez vous y attendre.

Et le fait est que ce fut fait, à propos du malheur de Fourmies. Mais ce fut fait tout autrement que M. de Mun n'avait pu le redouter. M. Clemenceau demandait l'amnistie pour les événements de Fourmies. Et tout à coup, se retournant vers M. de Mun, qui depuis un instant se sentait visé, il le prit comme argument vivant :

Nous avons parmi nous un de nos collègues qui a eu le malheur d'être mêlé à une épouvantable guerre civile. Il a fait son devoir de soldat et il a massacré, croyant bien que la force seule peut avoir raison des passions que le mérite surexcite. Qu'est-il arrivé ? Notre collègue a fait un retour sur lui-même ; il a examiné le problème, plus compliqué qu'on ne croit, des misères sociales, il a compris que tous ces cadavres amoncelés n'avaient pas résolu ce problème, et il est allé aux ouvriers, il est socialiste...

Puis s'adressant à M. De Mun : N'est-ce-pas, M. De Mun, que les morts sont de grands convertisseurs ?

M. De Mun s'inclina à son banc ; et puisque je raconte cette anecdote entièrement inédite, j'ajoute qu'après la séance, le socialiste chrétien alla dire à M. Clemenceau dans les couloirs : Voilà vingt ans que jattendais cette parole. Je vous remercie de l'avoir dite.

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