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Causerie

Ah ! ces pauvres étudiants parisiens, ils ont assez « écopé » au cours de la dernière semaine! Ecopé non seulement des horions, mais, par surcroît, des remontrances indignées. Il semble pourtant que les premiers aient été assez, rudes pour qu'on leur fît grâce des secondes.

Mais non. Un tas de publicistes sur le retour, oublieux des temps lointains où ils avaient, eux aussi, la tête chaude et le coeur ardent leur ont inflige de cruelles harangues, où l'on s'efforçait de les représenter comme dégénérés, par comparaison avec leurs devanciers. Eh quoi ! leur disait-on, c'est à propos des jeunes dégrafées du Moulin- Rouge que vous suscitez l'insurrection ! Vos anciens eux aussi se sont pris corps à corps avec le Pouvoir. Mais c'était contre un despotisme odieux et pour de nobles et grandes causes. Rappelez-vous l'étudiant Lallemand, tué en 1820 par la police, pour avoir protesté contre les lois de réaction électorale imposées par Louis XVIII, au mépris de la Charte ; souvenez-vous de l'attitude généreuse de la jeunesse des écoles aux obsèques de Manuel ; évoquez la triste et intrépide mémoire du polytechnicien Vanneau, mourant pour la liberté sur les barricades do 1830 ; relisez l'histoire des manifestations d'étudiants protestant contre le gouvernement de Louis Philippe, coupable d'avoir fermé la bouche éloquente de Quinet et de Michelet, ou sifflant, sous l'empire, Nisard et Sainte-Beuve ralliés au césarisme, - et dites, si vos bagarres en l'honneur de Mesdames Sarah-Brown et Manon ne sont pas indignes de ces glorieuses traditions.

Sans doute, c'est là une belle amplification littéraire, et les étudiants ont été fort marris du parallèle. Mais, à dire vrai, ils ne méritent point cette indignité. Il est d'abord inexact qu'ils aient soulevé l'émeute à cause du bal des Quat-z-Arts. L'émeute est venue après eux et malgré eux. Tout leur crime c'est d'avoir organisé un monôme contre cet enragé puritain, cet empêcheur de danser en rond, qui voudrait que tous les jeunes eussent la vertu résignée que l'âge impose aux vieillards et la pudibonderie d'un Diafoirus. En « monômant », les étudiants se sont cru dans leur droit. De tout temps ils ont eu ce privilège, plus bruyant que dangereux, depuis Villon jusqu'à Henry Mürger, et sous tous les régimes, royauté, empire ou république. De notre temps encore, le monôme fait partie du legs des libertés anciennes dont jouissent les étudiants dans les pays civilisés, et chez nous, jusqu'à M. Dupuy, tous les ministères avaient respecté ces antiques franchises. Comment donc les étudiants auraient-ils pu prévoir que l'usage qu'ils allaient faire, il y a quinze jours, de ce droit incontesté autant qu'inoffensif, allait déchaîner contre eux la meute féroce des brigades centrales, et entraîner l'inutile meurtre d'un curieux ?

Tout le mal est venu de l'excès inique de la répression. Il fallait laisser le monôme développer en paix sa théorie d'adolescents tapageurs, de hardi langage mais d'innocentes actions. Quand tous ces jeunes gens auraient été las de crier, ils se seraient séparés tranquillement les uns pour chiffonner le bonnet de Mimi Pinson, les autres pour rafraîchir leurs gosiers épuisés de cris par les bocks blonds que servent, plus blondes encore, les Hébés de brasserie et, enfin, le surplus, pour piocher l'anatomie pathologique et le droit romain.

Au lieu de cela, on a voulu les assommer. Ils se sont défendus et les révolutionnaires de métier s'étant mis de la partie, Paris a été pendant huit jours en proie à une nouvelle Fronde.

Je suis de ceux qui croient que rien de tout cela ne serait arrivé si on n'eût pas mobilisé toute la police pour réprimer un simple monôme, si le gouvernement n'avait pas pris une massue pour écraser une mouche !

Avez-vous lu dans les faits divers la singulière et lamentable aventure survenue à un artiste dramatique que les reporters nous ont fait connaître seulement par l'initiale G..., voulant sans doute, par pitié pour l'étendue de ses malheurs conjugaux, dissimuler son nom. Le soir même de son mariage, cet infortuné avait été abandonné au restaurant avec les gens de la noce par sa jeune épouse. L'infidèle avait préféré aux joies austères du conjungo les plaisirs bruyants du Trianon d'Asnières, où on la retrouva le soir joyeusement entourée, compromettant gravement la fleur d'oranger dont sa toilette était encore ornée, en des entrechats dignes du bal des Quat-z-Arts et des rigueurs de M. Bérenger.

Inutile d'ajouter que le mari a introduit une instance en divorce. Notre comédien trompé s'est dit apparemment, et non sans quelque raison, que ce début faisait mal augurer de la pièce et qu'il valait mieux pour lui arrêter dès le prologue une action déjà si avancée et si fâcheuse.

Une aventure analogue arriva à ce pauvre Champfleury, l'auteur des Bourgeois de Molinchart, mais avec cette différence appréciable que ce fut lui le lâcheur. L'anecdote n'est point déplaisante : laissez-moi vous la conter.

Champfleury avait pour ami le poète Gustave Mathieu, lequel était propriétaire d'une fille, et, dans les environs de Sannois, d'une île de la Seine. Il offrit l'une et l'autre à Champfleury, qui accepta. Toutes les formalités légales se font et on arrive à l'avant-veille du mariage, fixé à un mercredi. Tout allait pour le mieux, lorsque la fiancée eut la funeste inspiration de s'abandonner à un accès de franchise dont se gardent d'ordinaire, en pareille occurrence, les jeunes filles à marier : Je ne vous épouse, monsieur, dit-elle à son prétendu, que pour être libre... Champfleury ne dit mot et partit le soir pour Paris comme à son habitude.

Le surlendemain, tous les invités étaient sur les bords de l'île en habits de fête, tandis qu'une armée de cuisiniers préparait le repas de noce. Les trains avaient débarqué des fournées d'amis désireux de célébrer avec entrain un mariage qui faisait du bruit dans le monde de la littérature. Tout était prêt. On n'attendait plus que le mari. Déjà midi avait sonné, la cérémonie étant pour dix heures. Le père s'assombrissait et la jeune fille devenait nerveuse. Une heure ! Et Champfleury ne venait toujours pas...

Il ne devait jamais venir... Au lieu de se marier il avait pris le train de Bruxelles pour assister au banquet offert à Victor Hugo à propos des Misérables.

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