Causerie
Voici venir la saison où les gens heureux qui ont des loisirs et des bank-notes fuient les cités où l'on étouffe, pour se rendre aux eaux et à la mer. Ces oisifs fortunés ne se doutent peut-être pas que, ce faisant, ils s'offrent un plaisir renouvelé des Grecs et des Romains. Car rien n'est nouveau sous le soleil, et les choses humaines sont un perpétuel recommencement.
La Nouvelle Revue vient de publier, à ce propos, une étude où les amusements des anciens, dans les stations balnéaires, nous sont présentés avec une érudition abondante et aimable. Nous y voyons comment, il y a quelques milliers d'années, les citoyens de Rome et d'Athènes allaient dans les villes d'eaux, tout comme de notre temps, encore plus pour se distraire que pour se soigner.
Adoepsus et les Thermopyles, en Grèce ; Baïes, Ostie et Clusium, en Italie, pour ne citer que les noms les plus célèbres, avaient alors la réputation et la vogue qu'ont chez nous Aix-les-Bains, Luchon et Trouville. Et il est curieusement instructif de constater que les choses s'y passaient tout comme aujourd'hui.
Il y avait, pour les eaux thermales, des médecins spéciaux qui faisaient payer fort cher une science rudimentaire et des soins inutiles ; des sociétés d'exploitation pour imposer une taxe aux buveurs ; des aubergistes pour dépouiller les voyageurs suivant toutes les règles si habilement pratiquées dans les hôtels modernes ; des villas somptueuses pour les riches, - Cicéron en possédait dix-neuf à lui tout seul, ce qui laisse à supposer que le métier de grand avocat était encore plus productif qu'à notre époque ; des édifices publics où l'on donnait des fêtes.
Non, vraiment, nous n'avons rien inventé. Les plaisirs de Baïes étaient pour le moins aussi variés, aussi élégants et même aussi « fin de siècle » que ceux de Trouville pendant la grande semaine. Un superbe casino se dressait sur les bords du lac Lucrin, et si nous en croyons les descriptions de Sénèque, qui qualifie l'endroit « d'hôtellerie du vice », on y menait la grande vie le plus joyeusement du monde. Le théâtre, les courses de taureaux, les combats de gladiateurs, le spectacle lascif des danseuses orientales, l'affluence des belles affranchies, les batailles de fleurs sur le lac couvert de roses, les fêtes de nuit sur l'eau - avec illuminations et musique - en des barques aux voiles de pourpre, les émotions du jeu de dé, - les anciens avaient toutes ces choses qui valent bien le baccarat, l'opérette, les cocottes et les petits chevaux...
La seule différence essentielle entre les baigneurs d'à présent et ceux de jadis réside donc dans le costume. Le smoking a remplacé la toge et la crinoline le péplum. Je ne crois pas que nous en soyons beaucoup plus beaux, et ce n'est pas là ce qui peut nous rendre bien fiers des progrès de la civilisation.
Si M. le sénateur Bérenger eût vécu quand Baïes était prospère - quum Baïae florerent, dirait M. Dupuy - nul doute qu'il n'eût fait retentir, concurremment avec Sénèque, les gémissements de la vertu outragée. Mais les Romains n'étaient pas aussi pudibonds que les membres de la ligue contre la licence des rues. Ce ne sont pas eux qui auraient mis en mouvement l'action publique pour livrer aux licteurs, c'est-à- dire à la police correctionnelle, quelques adolescents coupables d'avoir organisé en un bal de peintres, tous gens accoutumés à voir le nu, un défilé de jeunes femmes se montrant court vêtues en leurs costumes de modèles.
Il y a là une affectation de puritanisme outrancier qui nous paraît assez voisin de l'hypocrisie do Tartuffe :
Cachez ce sein que je ne saurais voirPar de pareils objets les âmes sont blesséesEt cela fait venir de coupables pensées !
Ce qui n'empêche pas le même Tartuffe de peloter Elmire dans les petits coins, sous le beau prétexte que l'étoffe de sa robe est, soyeuse.
M. Bérenger ne saurait rencontrer dans l'histoire une pudeur aussi farouche que la sienne que sous le règne de Louis XIV, en la personne de M. le duc de La Meilleraye. Ce vertueux seigneur en était arrivé à défendre aux villageoises de traire leurs vaches dans l'intérêt de la chasteté, et aux nourrices de faire téter les enfants devant le monde pour ne pas éveiller d'idées malsaines. Bien mieux, il confectionna un règlement pour surveiller les garçons apothicaires dans l'exercice de leurs fonctions, lesquelles, suivant l'expression de Molière, ne consistaient pas toujours à parler à des visages...
M. de la Meilleraye fit même mutiler les statues, barbouiller les tableaux et couper les tapisseries lui venant de Mazarin, dont il avait épousé la nièce, parce que les dieux de l'Olympe y étaient représentés dans un accoutrement trop sommaire, comme les modèles qui s'exhibèrent l'autre jour au bal des Quatre-z'-Arts à la grande indignation de M. Bérenger.Au fait, ce dernier va-t-il au Salon ? Comme il doit souffrir devant la Poésie de Falguière ! Et si par hasard il lui arrive d'aller au Louvre, j'imagine qu'il se voile la face devant la divine nudité des Vénus.
C'est grand dommage que l'autre Bérenger soit mort. Qu'il vous eût joliment chansonné, Monsieur le Sénateur!





