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Causerie

Quelle épouvantable chaleur! Si cela continue les opticiens devront mettre des rallonges aux thermomètres, les « 39 degrés à l'ombre » dont parle Labiche dans une de ses pièces d'été, étant depuis longtemps dépassés. Et rien ne fait prévoir une atténuation à cette désolante canicule. Plus ardent que jamais, dans un ciel toujours bleu, le soleil continue à répandre des torrents de feu sur ses obscurs blasphémateurs, lesquels en sont réduits à envier le sort des carafes frappées.

C'est cette pensée que le bon abbé Delile fixa en un vers digne de Calino :

L'été de la fraîcheur nous fait sentir l’absence.

Oh ! oui nous sentons l'absence de la fraîcheur! Pour ne pas cuire dans son jus, il faudrait passer toute la journée sous la douche ou aux bains froids - aux bêches comme on dit à Lyon - et n'en sortir qu'habillés avec le costume rudimentaire que dans la Vie de Bohème Henry Murger prête à Rodolphe - simplement vêtu d'une paire de pantoufles et d'un lorgnon. Il conviendrait cependant de compléter cet accoutrement par un caleçon de bains, afin de ne point choquer la décence, ni les vieux messieurs vertueux qui ont formé, sous la présidence de M. Jules Simon, une ligue de pudeur.

Si les maux causés par la chaleur se bornaient aux symptômes d'une transpiration générale, nous pourrions encore en prendre notre parti en braves : mais ce qui est désolant, c'est l'état des campagnes. La région lyonnaise est relativement privilégiée. Il y subsiste quand même une récolte moyenne, et bêtes et gens n'en sont pas encore à crier famine. Tandis que dans certaines contrées du centre c'est une vraie disette qui se prépare. Les paysans, une fois leurs greniers vides, ont dû parquer les troupeaux en des champs aussi arides que les trottoirs des villes. Et les malheureuses bêtes crèvent de faim et de soif, à moins qu'elles ne soient abattues, malgré leur aspect étique, et vendues à vil prix.

Chaque journée de ce soleil dévora tour coûte des millions à la France. On parle déjà de « trois milliards » perdus. Hélas! combien de misères se préparent ! Et comme il est douloureusement ironique de songer que cette lumière somptueuse et gaie, que ces rayons d'or qui se jouent dans les verdures, que cet astre splendide dans la gloire de l'empyrée nous valent la ruine, la maladie et tous les fléaux qu'elles enfantent!

A Lyon même, la sécheresse se fait sentir cruellement par les épidémies dont elle est la cause originelle. Toute une série de maladies contagieuses, - scarlatine, diphtérie, affections cholériformes, - sévissent en ce moment, enfantées par le manque d'eau.

Lyon, entre ses deux fleuves, on est à crier la soif. A sec les fontaines ; les puits ne sont plus que des trous vaseux; et dans a les maisons des hauts quartiers, la Compagnie des Eaux est impuissante à alimenter ses abonnés. Une bonne moitié de la Ville est actuellement privée d'eau potable, tout comme si les Lyonnais habitaient le Sahara ou l'Arabie Pétrée.

Mais ce qui est plus grave encore, c'est le manque d'eau de voirie. Non seulement les rues ne sont presque jamais arrosées, si torride que soit la température. Mais dans les égouts eux-mêmes on a supprimé, faute d'eau, les « chasses » à grands flots qui permettent seules de les laver comme le veut l'hygiène. Et alors, de ces catacombes empestées, où la chaleur fait germer tous les ferments malsains, montent les miasmes d'où naissent les contagions meurtrières. J'en ai donné plus haut la liste, et malgré tous les démentis officiels, les bulletins nécrologiques n'en démontrent que trop les funèbres conséquences. La conclusion ? C'est qu'il serait grand temps de doter Lyon des progrès dont elle jouissait il y a près de deux mille ans, au temps de la conquête romaine.

Ce n'est pas être d'une exigence extrême que de réclamer à l'autorité municipale, à la fin du dix-neuvième siècle, une alimentation d'eau égale, en quantité et qualité, à celle dont jouissaient les Lyonnais l'année de la naissance de Jésus-Christ, sous le con- sulat de Lucius Munatius Plancus ! Espérons que les consuls du jour daigneront s'en préoccuper...

On causait l'autre jour, dans un cercle d'aimables casseurs de sucre, de la belle madame Derniécry, une mondaine fort en vue, qui serait assez jolie si elle n'était pas propriétaire d'une bouche énorme contenant au moins soixante-quatre dents.

La voilà tout à fait lancée, dit quelqu'un. C'est l'étoile de là société lyonnaise. Certainement, répond un de nos confrères, elle en est pour le moins « l'Etoile molaire ! »
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