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Causerie

Nous avons eu la semaine dernière à Lyon un artiste qui est de beaucoup le premier de ce temps. Mounet-Sully nous a joué Hamlet et Hernani. Malgré que les années et l'usure précoce de la vie de théâtre; commencent à le marquer et à peser sur lui, Mounet nous a encore donné de sublimes sensations d'art.

Ses rôles, il les vit en poète, avec des élans éperdus, des envolées superbes vers l'au delà, dépassant parfois le but et allant plus loin que le réel et le possible, mais qui laissent toujours au spectateur l'impression d'une chose de génie. C'est par où il émerge si fièrement au-dessus de la tourbe des autres acteurs, même les plus célèbres. Coquelin, surtout dans les valets du classique, est assurément un grand comédien. Mounet, lui, est un grand artiste. Et il demeure le seul auquel cette noble épithète puisse s'appliquer justement et complètement.

Pour ma part, je n'hésite pas à dire que son interprétation d'Hamlet me semble ce que j'ai vu de plus beau au théâtre. Comme il sait rendre clair, et vivant, et émouvant, ce rôle redoutable qui a la profondeur mystérieuse de l'abîme ! Hamlet, c'est toute l'humanité avec ses joies et ses douleurs, ses doutes et ses illusions, son énergie et sa faiblesse... Quelle délicate et lourde tâche que la traduction de ce personnage d'une psychologie si subtile, lancé dans les péripéties du plus effroyable des drames ! Or, le vieux Shakespeare a trouvé dans Mounet-Sully un interprète digne de lui et de son héros. N'est-ce point tout dire ?

Mais c'est grande pitié que le sociétaire de la Comédie-Française soit suité d'une troupe à ce point lamentable! Tous, dans la presse lyonnaise, nous avons, par déférence pour lui et par crainte de nuire au succès de ses représentations, gardé le silence sur la navrante insuffisance de son entourage. Aujourd'hui, il importe de protester très haut contre l'infâme cabotinage au milieu duquel l'imprésario Duquesnel a galvaudé ce rare tragédien.

Dans Hamlet, avec beaucoup d'indulgence, les acteurs étaient supportables en raison du peu de relief de leurs rôles. Mais dans Hernani ! Ah ! mes enfants ! comme dit Félicia Mallet... Il y avait de quoi révolter le moins délicat des chevaliers du lustre, tant ce fut au-dessous de la pire baraque foraine. Oh ! ce Ruy-Gomez - qu'on aurait bien dû dégommez - qui fît un grand d'Espagne avec une voix de poivrot et la distinction de Bibi-la-Grillade... Oh ! ce don Carlos qui débita le monologue du tombeau de Charlemagne en demandant tous les vers au souffleur, et dans un style de noir mélo qui eut paru truculent à l'excès, même dans la Tour de Nesle ! A part Mlle Laure Fleur, assez gentille et bien disante en Dona Sol, tout le reste était à l'avenant...

Je le répète, ce vilain salmigondis a passé sans exciter trop de réclamations de la part du public et de la presse, par considération pour le talent de Mounet. Mais nous tenons à prévenir M. Duquesnel. Qu'il n'essaie point de « nous la faire » deux fois. La chose ne prendrait pas du tout et pourrait fort mal tourner. Tout au moins qu'il se dise bien que la recette serait nulle. Et cette menace touchera sans doute cet entrepreneur de théâtre, - beaucoup plus que toutes les considérations tirées du respect qu'on doit au grand art et aux grands artistes !...

Les députés sont un peu comme les maris : ils font souvent rire. A côté des réflexions cruelles que les « temps difficiles » inspirent à Forain sur le monde parlementaire, il ne serait point malaisé, à un observateur doué de verve comique, de faire rire franchement avec la peinture des ridicules et des vanités de nos honorables. N'en doutez pas, là aussi, le cabotinage règne en maître souverain et les premiers ténors de la tribune ont parfois autant de sot orgueil que les forts ténors des tréteaux. Et même ceux qui ne parlent pas, les bons sous-vétérinaires, les petits grands hommes qui font des discours dans les cafés de leur « localité », et qui restent muets à la Chambre se croient du talent et de l'éloquence.

Tout récemment, on m'a conté à ce propos une anecdote exquise. C'était chez un député que nous appellerons X..., notoirement connu pour sa nullité prétentieuse et brouillonne. Ce n'est pas le désigner suffisamment pour qu'on le reconnaisse : il y en a tant comme ça! Notre homme arrive en coup de vent, dans un salon, où plusieurs dames étaient on visite, et se donne des allures triomphatrices : Eh ! eh ! s'écrie-t-il en se posant noblement devant la cheminée. Je viens moi aussi de prononcer un important discours à la Chambre ! Au commencement, j'étais un peu ému. Heureusement, l'accueil flatteur de mes collègues m'a vite remis, et j'ai eu des accents du coeur qui m'ont valu un vrai succès...

Tout le monde se regarda un peu surpris, mais la politesse commandait aux visiteurs de dissimuler leur scepticisme. Parmi les personnes présentes, il y avait la femme d'un autre député qui possède, celui-là, un merveilleux talent. Rentrée chez elle, elle se renseigne auprès de son mari. Voici en quoi consistait, textuellement et intégralement, « l'important discours » prononcé par X... Messieurs, j'ai l'honneur de déposer, sur le bureau de la Chambre, un rapport au nom de votre commission d'intérêt local...

N'allez pas potiner au moins qu'il s'agit d'un député du Rhône... Je serais sûr de perdre à tout jamais l'espoir d'obtenir le bureau de tabac pour lequel je suis en instances!

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