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Causerie Lyon, 11 mai 1893.

Enfin il a plu ! Et cette fois ce n'est pas une ondée trompeuse, un arrosage de quelques gouttes, mais bien la pluie continue et Une des ciels gris - chargés d'humidité pour de longs jours.

Sans être prophète en météorologie comme l'abbé Fortin, on peut prédire avec quelque certitude que le « record » du beau temps est enfin terminé et qu'à cette désespérante période de sécheresse va succéder une série pluvieuse. A dire vrai ce ne sera pas malheureux ! Ce printemps inaltérable, cet été devançant l'almanach devenait agaçant. Sans compter que, les « biens de la terre », comme dit l'Ecriture, menaçaient de tomber à rien. On nous annonçait déjà une année de famine. Espérons que la pluie enfin survenue va remettre toutes choses au point, donner un regain de vigueur au « brin d'herbe sacré qui nous donne le pain », et faire reverdir les prairies où paissent les grands boeufs qui nous donnent le bifteck...

Savez-vous à quelle intervention sont dues ces averses bienfaisantes? Les savants les attribuent à l'influence de la lune, et les âmes mystiques aux prières dans les églises. Ces deux explications sont également vaines. Demandez plutôt à tout bon Lyonnais : il vous répondra qu'il pleut parce que M. Luigini a annoncé l'ouverture des concerts d'été. Depuis de longues années il n'en va pas autrement. Dès que notre distingué chef d'orchestre prépare son installation sous les marronniers de Bellecour, le temps tourne aussitôt à l'orage. On dirait vraiment que l'archet du maestro a le don de déchaîner les torrents d'eau en même temps que les flots d'harmonie.

Privilège funeste que chacun déplore d'ordinaire, mais dont cette année tout le monde se réjouira - excepté lui ! - avec le regret qu'il n'en ait pas usé plus tôt...

Mais il y a là un singulier mystère, dont le mot nous échappe. Comment peut-on faire pleuvoir en donnant d'aussi bonne musique ?

Plusieurs journaux annoncent ce matin qu'un étudiant lyonnais a été conduit hier au poste dans les circonstances suivantes : Ce joyeux jeune homme, ayant fait le pari de cirer publiquement les souliers d'un de ses camarades, s'était installé sur la place Le Viste, et, décrotteur improvisé, avait commencé, la brosse à la main, l'exécution de sa gageure. Un rassemblement se forma aussitôt; des gardiens de la paix s'en émurent et l'étudiant fut emmené au commissariat de police.

J'imagine qu'on l'aura relâché incontinent avec des excuses. En quoi cette amusante fantaisie, où l'on retrouve la joyeuse humeur des étudiants d'autrefois, a-t-elle pu motiver la sotte intervention des agents ?

Serait-ce un délit de cirer dans la rue les bottes d'un ami ? Sans doute cela est inusité et drolatique. Mais est-ce une raison pour mener les gens au poste ?

Il me semble que les urbains auraient dû être les premiers à rire de cette fumisterie bon garçon. Que si leur consigne est de dissiper les rassemblements, il leur était facile de se borner au sacramentel : Circulez !... tout en laissant notre escholier accomplir jusqu'au bout sa gageure qui, certes, n'avait rien de subversif.

Vraiment, la police devrait avoir des soucis plus sérieux. L'escarpe qui étrangla la vieille femme du cours Gambetta n'est pas encore, que je sache, mis en état d'arrestation. Découvrir les assassins impunis qui exercent à Lyon - pour eux pays de cocagne - cela, sans doute, serait plus utile que « d'embêter » les étudiants en humeur d'innocentes farces.

On travaille ferme dans nos ministères de la guerre et de la marine. Jamais on n'a tant fait pour assurer la Défense Nationale. Qu'on en juge. Le ministre de la guerre vient de rendre l'épaulette aux officiers d'infanterie, tout en remplaçant leur dolman par une tunique, au rebours de ce qu'avaient arrêté ses prédécesseurs. Il est également question de substituer le collet rouge au collet jaune des fantassins. Voilà de ces mesures qui donnent bien de la force à une armée ! C'est ainsi, n'en doutez pas, que Carnot organisait les victoires...

A la marine on n'est ni moins diligent, ni moins préoccupé d'accomplir de grandes choses :

Le ministre vient de décider qu'un concours aura lieu pour former un corps de vélocipédistes de l’armée de mer. Les journaux qui annoncent la nouvelle en paraissent intrigués et demandent des explications. Il est de fait que quelques commentaires ne seraient pas superflus. A première vue on ne se rend pas très bien compte de cette application de la vélocipédie à l'art nautique, - la bicyclette, même avec pneumatique indéchirable, paraissant plutôt faite pour le plancher des vaches.

Vélocipédistes de l'armée de mer ! Cela ne vous rappelle-t-il point les légendaires « plongeurs à cheval ? »

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