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Causerie. Lyon, 4 mai 1893.

Ainsi qu'aurait pu le dire Aristote dans son chapitre des chapeaux cité par Sganarelle, le chapeau haut de forme n'est pas seulement incommode et horrible, voici maintenant qu'on le rend responsable de certaines maladies cérébrales.

C'est M. Vallin, hier encore directeur de l'Ecole de Santé militaire de Lyon, qui a fait cette inquiétante découverte. Ce savant a constaté, qu'après une heure de promenade sous un soleil d'été, la température s'élevait jusqu'à 40 degrés dans l'intérieur du chapeau haut de forme, lequel mérite ainsi, et sans métaphore, le qualificatif de tuyau de poêle.

Avec une pareille chaleur sur le crâne, comment ne se produirait-il pas d'accidents cérébraux, surtout chez les individus déjà prédisposés? De là à conclure que les chapeaux haut de forme, joints à la chaleur extrême de ce printemps caniculaire, sont responsables des cas de folie, des suicides et des crimes passionnels qui surgissent de toutes parts, il n'y a qu'un pas, et je sais des esprits hardis qui n'hésiteront point à le franchir.

Par ce temps de ligues, on devrait bien en fonder une contre le chapeau haut de forme. Il nous enlaidit et nous fait devenir fous. Ne voilà-t-il pas des griefs suffisants pour le condamner? Malheureusement la mode, l'inepte et odieuse mode, s'opposera à cette résolution si utile. Allez donc parler de réformes pratiques sur le costume, juste au moment où les hommes s'engoncent le corps dans la redingote longue et se ligottent le cou dans la haute cravate comme en 1830, tandis que les femmes s'efforcent de restaurer l'infâme crinoline !

Un avis récent, publié au Journal officiel, et reproduit à l'envi par toute la presse, a appris à nos contemporains charmés qu'un M. Lecul venait d'être autorisé par le garde des sceaux à se faire appeler désormais Lécuyer. On conviendra que feu M. Lecul n'avait pas tort de vouloir changer « le nom dont on le nomma », car les deux syllabes qui le composent devaient être fort déplaisantes à porter.

Je sais bien que tout le monde ne peut pas s'appeler Montmorency, qu'un nom grotesque n'enlève point le mérite de celui qui en est affligé, et qu'il est parfaitement ridicule d'en rire. Mais que voulez-vous? Le monde est ainsi fait. Toutes les fois qu'on annoncera M. Lecul dans un salon, les hommes auront grand'peine à ne pas s'esclaffer et les femmes disparaîtront derrière les éventails.

Heureusement les mal nommés ont la ressource de s'adresser à la chancellerie. Après une procédure assez longue et assez compliquée, s'il n'y a pas d'opposition, et si les renseignements sont favorables, on les autorise à faire corriger leur nom sur les registres de l'état civil et à l'écrire désormais sur tous les actes publics avec l'orthographe nouvelle.

Ces changements sont relativement nombreux. De patients érudits en ont relevé la liste. On y trouve des mutations célèbres, comme celles que la famille de Bonnechose fit subir à la seconde moitié de son nom, d'une virilité qui choquait la décence. Sous l'Empire, le conventionnel Cochon fut autorisé à se faire appeler de Lapparent. On se souvient aussi que M. de Cumont avait dû écrire son nom sens devant derrière, pour lui enlever son caractère par trop rabelaisien.

Parmi les personnages de moindre importance on peut citer encore bon nombre de changements assez curieux et récents. Un avocat du nom de Galopin obtint de troquer ce vocable contre celui, de Gérard ; une demoiselle Euphrasie Noirvache-Derville réussit à faire supprimer Noirvache ; M. Goret devint Garet ; un autre, M. Salot, se mua en Dalot; enfin un M. Troupinon de la Roche-Dumas sollicita avec succès l'amputation de la première partie de son nom.

Il n'y a pas de mal à cela. Autant il est comique de voir un roturier s'ennoblir et rallumer quelque vieille branche éteinte, autant il est naturel que des malheureux s'appelant Salot, Goret ou Troupinon ne soient pas condamnés à traîner toute leur vie comme un boulet des noms à ce point malsonnants...

Les anecdotes ne manquent pas dont furent les héros des gens à nom bizarre. Il y a une trentaine d'années, dans une ville de l'Ouest, vivait un président de tribunal qui tenait de ses ancêtres le nom significatif de Paillard. L'était-il, ne l'était-il pas ? L'histoire n'en dit rien, bien qu'il s'agisse d'un magistrat. Mais s'il n'avait point la chose, le mot restait, lui causant nombre de mésaventures. Un beau jour l'empereur et l'impératrice vinrent en voyage officiel dans la ville où notre homme rendait la justice. Il fit naturellement partie des réceptions. L'huissier de la préfecture annonça de sa plus belle voix : M. le président Paillard !

Peut-être cet huissier était-il alsacien? Quoi qu'il en soit, l'impératrice entendit : Bayard, le nom du chevalier sans peur et sans reproches. Et voulant être aimable : Ah! monsieur le président, dit-elle avec un sourire, vous avez un bien beau nom. Mais comme il doit être difficile à porter !

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