Causerie
La Guillotière tient décidément une série à la rouge. Ce sont des fleurs sanglantes qui poussent depuis quelque temps dans le « Jardin de la France ». En trois jours deux suicides et deux assassinats ! C'est un joli total. Les reporters sont littéralement encombrés de besogne par tous ces drames de la jalousie ou du désespoir - qui leur fournissent des « titres à cheval » si flamboyants et tant de copie sensationnelle.
Des deux suicidés, dont l'état à l'heure où j'écris est encore extrêmement grave, l'un M. Vallier, employé de commerce, a voulu quitter ce bas monde, si jen crois les journaux, parce qu'il avait en vue un mariage que son manque de fortune lui rendait impossible. Dimanche ce malheureux jeune homme prit un fiacre, non pas pour une promenade champêtre, comme tout l'y invitait par cette belle journée d'avril : le but de sa course était la mort...
Une désespérance à ce point profonde est toujours chose pitoyable et respectable. Pourtant, avec un peu de réflexion, M. Vallier eut sans doute pensé que son cas n'était point sans remède. Dans une société comme celle où nous vivons, faisant passer les intérêts matériels avant ceux du coeur, les gens s'appellent légion qui ne font pas le mariage rêvé. Si tous mettaient fin à leurs jours pour cette déception sentimentale, il y aurait presque autant de suicides que de morts naturelles. Heureusement, les Werther sont rares. Charlotte une fois mariée, on l'oublie peu à peu, car tout passe ici-bas, même et surtout l'amour. Les orages du coeur ressemblent beaucoup à ceux de la mer : le beau temps une fois revenu, on n'en retrouve même plus la trace. C'est grand dommage que M. Vallier n'ait pas envisagé sa situation sous cet aspect philosophique.
Il faut en dire autant de M. Edmond Jobard, l'étudiant en médecine qui s'est tiré un coup de revolver en pleine poitrine à la suite d'une discussion avec sa maîtresse. Les compte rendu racontent que là encore la question financière a été la cause du mal. C'est estimer bien peu la vie que de vouloir en sortir pour une prise de bec avec une Mimi Pinson qui se montre exigeante aux fins de mois. Ah! qu'on est vite consolé d'ordinaire de ces sortes de mésaventures ! Que ceux qui seraient tentés de les prendre au tragique aillent aux Célestins voir jouer la Vie de Bohême. Ils y apprendront comment la jeunesse, la gaîté et l'esprit doivent faire supporter allègrement, aux privilégiés qui jouissent de ces biens si précieux, les petites misères matérielles ou sentimentales dont on souffre communément à leur âge.
C'est encore une idylle finissant en drame que cet assassinat de la rue Ste-Jeanne, commis avec une horrible férocité par un gamin de dix-sept ans sur une jeune fille de dix-huit. Comment ces amourettes ingénues ont-elles pu avoir un tel dénouement? Peut-être le meurtrier de la pauvre petite Lucie est-il un impulsif ayant agi sous la pression d'un coup de folie passagère. Mais je ne serais pas autrement surpris que ce gone cruel ait eu la cervelle enflammée par les récits de tous les crimes passionnels, si fréquents à l'heure présente, et toujours impunis. Aujourd'hui celui qui assassine par dépit amoureux devient une manière de héros. Alors à quoi bon se gêner? Tout de même, le cas de Victor Grenetier est un symptôme peu rassurant. Nous avions déjà les hommes et les femmes qui tuent. Où nous arrêterons-nous si les enfants se mettent à leur faire concurrence ?
M. Lorédan Larchey, l'infatigable érudit, vient de donner sous le titre de les Riposteurs, un complément à son amusante compilation : l'Esprit de tout le monde, dont nous avons publié quelques extraits l'an passé. Ce nouveau volume n'est pas d'une lecture moins savoureuse. Voici quelques jolies « ripostes » colligées çà et là au milieu du recueil :
L'abbé C..., un beau vieillard de soixante-dix ans, ancien officier, traversait un jour à pied une forêt des Vosges. Bien que le froid fût fort vif, il portait son chapeau à la main. Des bûcherons le rencontrent et l'un d'eux, grossier plaisantin de village, dit au passant, en voyant sa tête chauve : Couvrez-vous, monsieur le curé. Les têtes de veau ne sont bonnes que chaudes.
C'est juste, répond l'abbé C..., en se couvrant. Quant à vous, à bas les casquettes ! Ne savez-vous pas que les têtes de cochon ne sont bonnes qu'à la gelée ?
7 futur ! je le connais depuis longtemps c'est mon futur passé.
Oh ! madame, fit Madeleine, croyez que je n'espérais point trouver un homme qui ne vous ait pas connue...
Je veux terminer par un mot de Cavaignac, au moment où il dut résigner le pouvoir, après l'élection à la présidence de la République de celui qui devait être Napoléon III. Son secrétaire fut chargé de brûler toutes ses lettres, et comme on faisait observer à Cavaignac qu'il y avait là bien des documents compromettants pour les nouveaux bonapartistes, le général répondit: Justement !... Il ne faut pas que nous soyons tentés de nous en servir.
Parole de grand honnete homme, dont les politiciens du jour feraient bien de se souvenir par ce temps de délations et de petits papiers.





