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Causerie Lyon, 6 avril 1893.

D'humoristiques écrivains ont publié avec succès les « Mémoires d'un suicidé » et les « Mémoires d'un pendu ». Mais je ne crois pas qu'on ait jamais fait les « Mémoires d'un écrasé ». Je pourrais les écrire : L'autre semaine j'ai eu la très mauvaise fortune d'être écrasé par une voiture. C'est même ce déplorable fait-divers qui m'a forcé de passer la main à mon confrère Léon Séché, lequel vous a parlé de Casimir Delavigne en lettré respectueux des vieilles gloires.

Pendant ce temps je gisais sur mon lit de douleur, en proie aux chirurgiens et aux traitements antiseptiques. Le croirez-vous? C'est à Lyon que m'arriva cette aventure invraisemblable. Vous me direz que pour se faire écraser dans cette cité paisible, où les voitures n'encombrent pas précisément la voie publique, il faut y mettre une extrême bonne volonté ou bien être affligé de la guigne la plus noire. C'est apparemment cette dernière hypothèse qui est la vraie, car je vous donne ma parole que je n'avais pas le moindre désir de donner sur mon pied droit, ne fût-ce qu'un quart de minute, l'hospitalité à une roue de carriole...

Cela m'advint pourtant. Depuis huit longs jours il m'a fallu garder la position horizontale et la jambe en l'air, - ce qui est beaucoup moins gai qu'un vain peuple ne le pourrait croire. Heureusement, tout a une fin, même les plaies contuses par écrasement ; le repos et l'iodoforme aidant je puis aujourd'hui me mouvoir... avec des béquilles, - de superbes béquilles en bois noir avec du velours en haut et du caoutchouc en bas. J'ai l'air d'un invalide bien conservé et on se retourne quand je passe dans la rue. C'est très flatteur...

Tout de même, mieux vaut avoir de vraies jambes et je vous conseille de veiller soigneusement à l'intégrité des vôtres. Ce doit être si doux de courir la campagne par ce renouveau radieux qui verse sur la nature tant de jeunesse et de joie ! Le coquin de printemps est adorable cette année, dans sa précocité épanouie qui donna si joliment congé à l'hiver glacial et bougon. Nous avons dérobé un grand mois aux frimas. C'est en toutes choses une puissante montée de sève avant la lettre, une floraison anticipée sous le ciel bleu inaltérablement.

Jamais on ne vit de Pâques à ce point fleuries.

Dans les rues, des charretées de violettes, d'asphodèles et de jacinthes embellissent les trottoirs gris. Les marronniers de Bellecour sentent craquer la pointe vermeille de leurs bourgeons. Sur la colline de Fourvière s'étalent de jeunes prairies où se dressent des cerisiers tout blancs, comme des houppes à poudre de riz oubliées sur la gaze verte d'une toilette. Et les femmes ont du rose aux joues, des bouquets merveilleux au chapeau, des couleurs claires dans leur ajustement.

Je ne serais pas étonné outre mesure de voir des fleurs pousser sur mes béquilles!

Les grandes découvertes scientifiques dont notre époque est si féconde ont eu souvent de bien modestes origines. Un fait minuscule peut avoir des conséquences énormes. N'est-ce pas en étudiant les contractions des pattes de grenouille et les réactions de rondelles de cuivre et de zinc empilées les unes sur les autres, que Galvani et Volta jetèrent les premières bases de là science qui devint l'électricité, à laquelle nous devons le télégraphe, la lampe à arc et le téléphone ?

Cette réflexion d'ordre général m'est suggérée par les intéressants travaux de M. Raphaël Dubois, le savant professeur à la Faculté des Sciences de Lyon, sur les animaux qui ont un pouvoir éclairant. Certaines petites bêtes, comme les vers luisants, pour ne parler que des plus connues, sont naturellement lumineuses. M. Raphaël Dubois a constaté que cette faculté singulière est due à un microbe qui distille une lumière verte à raison de 80 % de son énergie initiale.

On voit combien cette usine animale est perfectionnée, puisque, dans nos usines à gaz, il faut dépenser quatre-vingts pour cent d'énergie pour obtenir vingt pour cent de lumière. C'est la même proportion, mais à rebours. D'où cette conclusion, que pour arriver au même résultat économique, il convient d'imiter les microbes lumineux en produisant comme eux de la lumière verte. Un chercheur américain s'est emparé de cette découverte pour l'appliquer à l'industrie. Au moyen d'un casque en zirconium, dont il recouvre un bec de gaz, il parvient à produire des rayons verts et à quadrupler le pouvoir éclairant. Peut-être n'est-ce là qu'une expérience de laboratoire, mais qui sait s'il n'en découlera pas une révolution dans l'éclairage?

Il serait curieux vraiment que ceci eût enfanté cela, et que les microbes de M. Dubois nous eussent donné le mot d'une question si grosse. Ce qui prouverait une fois de plus que le secret de l'infiniment grand se trouve parfois dans l'infiniment petit.

M. Albert Tournier vient de publier chez Marpon et Flammarion, un volume intitulé : Gambetta, Souvenirs anecdoliques, qui contient d'instructifs détails sur le grand orateur républicain. Chemin faisant, M. Tournier détruit la légende du « somptueux pardessus de fourrure » que ses ennemis reprochèrent avec tant de violence au délégué de la Défense nationale. Avec la chimérique « baignoire d'argent » du Palais-Bourbon, cette pelisse fut, en effet, un des griefs les plus exploités contre Gambetta. Or ce n'était qu'un paletot d'occasion, acheté chez un brocanteur de la place Beauveau. Il fut payé trois cents francs, et encore était-ce un prix trop cher car les fameuses fourrures n'étaient que de vulgaires peaux de lapins.

Et c'est ainsi que l'on écrit l'histoire !

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