Causerie

A. propos du centenaire de Casimir Delavigne. - Les derniers moments du poète à l'hôtel de Provence, place de la Charité, à Lyon. - Discours prononcé par Victor Hugo à ses funérailles. - Le Tyrtée de 1815.

La ville du Havre, célébrera cette semaine, dans des fêtes qui dureront du 1er au 4 avril, le centenaire de Casimir Delavigne.

Je me suis souvenu que railleur des Messèviennes était mort à Lyon le 11 décembre 1843, et comme les circonstances de cette mort sont assez peu connues, je les ai reconstituées pour les lecteurs du Progrès illustré, à l'aide des journaux du temps.

Casimir Delavigne étant tombé dangereusement malade au mois de novembre 1843 à la suite du labeur considérable auquel il avait soumis son imagination féconde, les médecins lui avaient conseillé d'aller se reposer dans le midi.

Parti de Paris pour Montpellier le 2 décembre, avec sa femme, son fils, et la vieille bonne qui l'avait vu naître cinquante ans auparavant, il devait pousser jusqu'à Nice, si le climat de Montpellier ne lui était pas favorable. Mais le mal s'étant aggravé en route, il fut obligé de s'arrêter à Lyon, et. trois jours après une chaise de poste le déposait place de la Charité à la porte de l'Hôtel de Provence.

Un médecin fut appelé en toute hâte, qui, après l'avoir longuement examiné, ne cacha pas à madame Casimir Delavigne que son mari était hors d'état de continuer son voyage. Il revint le lendemain et déclara qu'il était perdu. Ce n'était plus qu'une question d'heures. De traitement, il n'y en avait pas. Le grand poète était épuisé et se mourrait de consomption. On devine la douleur de la pauvre femme. Elle eut cependant le courage de n'en rien laisser paraître, et le médecin, qui venait malin et soir à l'hôtel de Provence, finit par persuader au malade qu'il serait guéri avant trois jours. Il disait vrai, mais ce fut la mort qui apporta la guérison.

Dans la soirée du 11 décembre, vers huit heures, Casimir Delavigne, qui avait gardé toute sa connaissance demanda à sa femme de lire à haute voix, pour distraire son fils, une page du roman de Walter Scott, Guy Monnering. Pourquoi ce roman plutôt qu'un autre ? Tout simplement parce qu'il se trouvait sous sa main dans la chambre de l'hôtel. Mme Casimir Delavigne déféra au désir de son mari qui, pour mieux entendre, s'était avancé au bord du lit. Elle lut sans discontinuer pendant trois quarts d'heure.

A neuf heures moins un quart, l'illustre poète demanda à boire. Gomme sa femme prenait quelque précaution pour ne pas le fatiguer et lui offrait le verre d'une main tremblante : Donnez, donnez, s'écria-t-il, je suis fort ! Et il se releva avec peine et s'assit sur son lit. Puis, après avoir vidé son verre en buvant à petites gorgées, il appuya sa tête sur sa main droite et pria Mme Casimir Delavigne de continuer sa lecture.

Mais la mort était proche ; la figure du malade était décomposée. Sa femme s'en aperçut et, refoulant les larmes qui l'aveuglaient, voulut reprendre son livre.

Ma bonne amie, lui dit tout à coup le poète, vous passez des phrases entières. Etes-vous fatiguée ? Dans ce cas, priez Albert (c'était son fils) de lire à votre place.

Une minute après la tête de Casimir Delavigne retombait sur son oreiller. Alors le délire le prit et il se mit, à réciter « les vers d'une tragédie à laquelle il travaillait et qui devait s'appeler Mélusine. Il faut dire ici qu'il avait une mémoire étonnante et qu'il lui arrivait souvent de composer une pièce de vers, une comédie, un drame, sans en écrire un seul mot. Ce n'est que lorsque ces ouvrages étaient achevés qu'il prenait le temps de les écrire. Il avait agi de la sorte pour Mélusine, sa dernière pièce, et maintenant qu'il se mourait il dévidait l'écheveau de ses pensées.

Ce ne fut pas long. Quelques minutes après, il rendait le dernier soupir.

La nouvelle de la mort de Casimir Delavigne se répandit à Lyon comme une traînée de poudre et y causa une émotion d'autant plus grande qu'on ignorait généralement qu'il y fut descendu. Le lendemain, tout ce qu'il y avait de notabilités s'inscrivit sur le registre de l'hôtel de Provence et le maire de Lyon se mit à la disposition de Mme Casimir Delavigne pour remplir à son lieu el place toutes les formalités qu'exigeait la translation des restes de son mari.

Pendant ce temps-là le gouvernement prenait toutes ses dispositions pour que les funérailles du poète fussent célébrées avec tout, l'éclat désirable. Le corps de Casimir Delavigne était parti de Lyon pour Paris le 17 décembre. Les obsèques furent fixées au 20 du même mois. On se réunit au domicile du défunt, rue Bergère, n° 2, et la cérémonie eut lieu à midi à l'église de Saint-Vincent-de-Paul au milieu d'une affluence considérable. Les cordons du poêle étaient tenus par MM. de Montalivet, représentant la maison du roi ; Victor Hugo représentant l'Académie, Melesville la Société des auteurs dramatiques et Samson la Comédie-Française. Après la cérémonie religieuse, le convoi se dirigea vers le cimetière du Père-Lachaise où des discours furent prononcés par MM. de Montalivet, Victor Hugo, Frédéric Soulié et Samson. Voici le discours de Victor Hugo ; c'est un morceau magnifique et qui empruntait à la mort tragique de la fille du grand poète un intérêt tout particulier. Il ne figure pas dans ses oeuvres complètes; c'est donc presque de l'inédit.

Celui qui a l'honneur de présider en ce moment l'Académie française ne peut, dans quelque situation qu'il se trouve lui-même, être absent un pareil jour, ni muet devant un pareil cercueil.

Il s'arrache à un deuil personnel pour entrer dans le deuil général ; il fait taire un instant, pour s'associer aux regrets de tous, le douloureux égoïsme de son propre malheur. Acceptons, hélas ! avec une obéissance grave et résignée, les mystérieuses volontés de la Providence qui multiplient autour de nous les mères et les veuves désolées, qui imposent à la douleur des devoirs envers la douleur, et qui, dans leur toute-puissance impénétrable, font consoler l'enfant qui a perdu son père par le père qui a perdu son enfant.

Consoler ! oui, c'est le mot. Que l'enfant qui nous écoute prenne pour suprême consolation, en effet, le souvenir de ce qu'a été son père ! Que cette belle vie, si pleine d'oeuvres excellentes, apparaisse maintenant tout entière à son jeune esprit, avec ce je ne sais quoi de grand, d'achevé et de vénérable que la mort donne à la vie ! Le jour viendra où nous dirons dans un autre lieu tout ce que les lettres pleurent ici. L'Académie française honorera, par un public éloge, cette âme élevée et sereine, ce coeur doux et lien, cet esprit consciencieux, ce grand talent. Mais disons-le dès à présent, dussions- nous être exposés à le redire, peu d'écrivains ont mieux accompli leur mission que M. Casimir Delavigne ; peu d'existences ont été aussi bien occupées malgré les souffrances du corps, aussi bien remplies malgré la brièveté des jours. Deux fois poète, doué tout ensemble de la puissance lyrique et de la puissance dramatique, il avait tout connu, tout obtenu, tout éprouvé, tout traversé : la popularité, l'acclamation de la foule, les triomphes du théâtre, toujours si éclatants, toujours si contestés. Comme toutes les intelligences supérieures, il avait l'oeil constamment fixé sur un but sérieux, il avait, senti cette vérité que le talent est un devoir ; il comprenait profondément et avec le sentiment de sa responsabilité la haute fonction que la pensée exerce parmi les hommes, que le poète remplit parmi les esprits. La fibre populaire vibrait en lui ; il aimait le peuple dont il était, et il avait tous les instincts de ce magnifique avenir de travail et de concorde qui attend l'humanité. Jeune homme, son enthousiasme avait, salué ces règnes éblouissants et illustres qui agrandissent les nations par la guerre ; homme fait, son adhésion éclairée s'attachait à ces gouvernements intelligents et sages qui civilisent le monde par la paix.

Il a bien travaillé. Qu'il repose maintenant ! Que les petites haines qui poursuivent les grandes renommées, que les divisions d'écoles, que les rumeurs de partis, que les passions et les ingratitudes littéraires fassent silence autour du noble poète endormi ! Injustices, clameurs, luttes, souffrances, tout ce qui trouble et agite la vie des hommes éminents s'évanouit à l'heure sacrée où nous sommes. La mort, c'est l'avènement du vrai. Devant la mort, il ne reste du poète que la gloire, de l'homme que l'âme, de ce monde que Dieu.

La postérité a ratifié le jugement porté par Victor Hugo sur le poète des Messéniennes, de la Parisienne et de Charles VI. Que si l'oeuvre de Casimir Delavigne a vieilli, si on ne le lit plus, la faute en est à la mode dont la plupart des travaux d'imagination subissent les fluctuations et la tyrannie. Mais le théâtre où il remporta tant de victoires suffirait à sauver son nom de l'oubli, sans compter que les événements de 1870, en faisant vibrer la fibre patriotique, ont donné à quelques-unes de ses poésies une sorte de renouveau. Qui ne se souvient du début de sa pièce de Waterloo.

Ils ne sont plus ! laissez en paix leur cendre !

Il a dit à la fin de sa merveilleuse élégie sur la Mort de Jeanne d'Arc :

J'eus des chants pour toutes les gloires,Des larmes pour tous les malheurs.

On peut placer ces deux vers au frontispice de son oeuvre lyrique, et quel que soit le sort qui l'attende, il demeurera le Tyrtée de 1815.

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