Sommaire :

Causerie. Lyon, 15 mars 1893.

Je voudrais bien avoir avec vous une causerie gaie, mes chers lecteurs. Cela me serait agréable à moi autant qu'à vous-mêmes. Mais le moyen au milieu des tristesses et des vilenies de l'heure actuelle ? Il n'y a qu'un mot pour caractériser le temps présent, c'est le vers de Victor Hugo :

Le siècle ingrat, le siècle affreux, le siècle immonde !

On peut dire des moeurs du jour ce que le prince Hamlet disait du royaume de Danemarck : il y a vraiment quelque chose de pourri !

Heureusement, la décomposition s'arrête au monde très parisien et en somme très exceptionnel du boulevard. Les politiciens et les rastaquouères sont, en France, une infime minorité. Et les couches profondes de la nation demeurent intactes, avec toutes les belles qualités de la race : la droiture, la probité et l'honneur.

Mais il se fait un tel tapage autour de défaillances individuelles grossies sans mesure par l'esprit de parti, qu'il est difficile d'échapper à l'impression de vaste dégoût qui monte de ce fleuve de fange comme une buée malsaine. On sent le besoin de se retremper à quelque source claire et on éprouve, par exemple une vraie joie à relire quelque douce et charmante histoire du passé où palpite un peu d'idéal.

C'est avec ce sentiment que je lisais l'autre jour dans la Revue de famille l'étude si joliment sentimentale consacrée par M. Pierre Weber à Mlle Aïssé. Peut-être vous a-t-on parlé déjà de cette mélancolique histoire d'amour dont le charme naïf contraste exquisement avec le libertinage exaspéré du temps de la Régence.

Aïssé était fille d'un chef circassien tué par les Turcs. Capturée avec les femmes du harem, on la transporta au marché aux esclaves de Constantinople où elle fut achetée par l'ambassadeur de France M. de Fériol. Elle avait alors cinq à six ans et déjà se devinaient chez cette fillette orientale les promesses d'une beauté parfaite, comme il s'en trouve chez les Circassiennes.

M. de Fériol emmena en France sa nouvelle acquisition, la fit élever au couvent et la confia ensuite à sa belle-soeur, la présidente de Fériol, dont le salon était fréquenté par les roués et les grandes élégantes. Là, se rencontraient tous les professionnels de la séduction, toutes les femmes les plus follement capricieuses de cette société galante jusqu'à la dépravation, comme Mmes de Sancy et de Parabère. La petite sauvagesse, devenue une jeune fille accomplie et radieusement belle, conserva, dans ce milieu infesté de vices charmants, un esprit ingénu et une entière sincérité de coeur. Elle résista même aux tentatives et aux offres magnifiques de celui que se disputaient les plus nobles dames : le Régent en personne.

C'est qu'Aïssé se sentait née pour quelque fière passion, pour un idéal de tendresse supérieure et définitive. Elle avait vingt-six ans quand l'amour vainqueur se présenta sous les traits du chevalier d'Aydie, qui était beau, spirituel et, au fond, fort sentimental, malgré quelques aventures bruyantes d'homme à bonnes fortunes, parmi lesquelles on citait couramment une passionnette avec la duchesse de Berri. Tout de suite Mlle Aïssé et le chevalier se sentirent attirés l'un vers l'autre. Ce fut d'abord du fleuretage, puis une affection plus tendre et enfin l'élan éperdu de l'amour triomphal. Ils se séparèrent pourtant pour y lutter contre leur commune passion, car le monde n'eût pas permis qu'un fils de famille se mésalliât à une esclave sans nom ni fortune. D'Aydie s'expatria, s'en fut jusqu'en Pologne. Tous leurs efforts restèrent vains. A son retour Aïssé fut vaincue ; elle s'abandonna à l'élu de son coeur en lui confiant, suivant la jolie expression de M. Pierre Weber « ce mot de passe des bonheurs absolus » : Mon cher amour je suis à vous pour la vie...

Ce furent d'adorables mais cruelles amours. Il en naquit une fille dont il fallut dissimuler la naissance. Puis Aïssé tomba sous la domination spirituelle d'une amie, puritaine à l'excès, qui lui persuada que sa liaison était criminelle et qu'il lui fallait « pour faire son salut » expier par le renoncement. L'âme sensible d'Aïssé en fut troublée jusqu'au détraquement moral. Le chevalier eut beau lui offrir le mariage, ses scrupules demeurèrent. « Quelque bonheur que ce fût pour moi de l'épouser, disait-elle, je dois l'aimer pour lui-même. J'aime trop sa gloire et j'ai en même temps trop de hauteur pour lui laisser faire cette sottise. » Les combats que se livraient en elle, la passion et les remords religieux la brisèrent mortellement. Comme une fleur secouée par les autans, elle s'alanguit, s'anémia peu à peu et mourut de son amour...

C'est un douloureux roman. Mais n'a-t-il pas une noblesse touchante ? ne s'en dégage-t-il point comme un parfum très pur, comme un attendrissement très doux malgré la cruauté du dénouement? Et cela n'est-il pas presque consolant de songer qu'il fut et qu'il est encore d'autres drames que ceux de l'Argent et de la Politique, dont les scandales du jour déroulent à nos yeux les ignominies si lamentablement ?

On dit couramment, et c'est même un lieu commun, que notre époque est pauvre en génies. Observation cent fois justifiée en ce qui touche la littérature et la politique. Mais il est au moins un genre où le génie foisonne : la Réclame. On pourrait faire une extraordinaire collection avec les boniments que d'ingénieux spécialistes consacrent à lancer leurs produits ou leur industrie. En voici un spécimen qui ne manque pas de saveur :

Un dentiste américain proclame par voie d'affiche son habileté à extraire les molaires sans douleur. Le dessin représente un client au moment de l'opération, le visage illuminé de joie et tournant vers le chirurgien un regard extasié : Docteur, lui dit-il, c'est si bon! Arrachez les-moi toutes !!

Ce mot-là me paraît d'une grandeur cornélienne.

droit d'utilisation : Licence Ouverte-Open Licence

Retour