Causerie Lyon, 23 février 1893.
L'événement lyonnais de ces derniers jours est assurément la première de Werther. Massenet compte une victoire de plus. Je n'étais pas, pour ma part, sans quelque appréhension sur l'issue de la bataille. Elle me paraissait douteuse malgré l'accueil enthousiaste obtenu par l'ouvrage à Vienne et à Paris. C'est que Werther ressemble si peu aux opéras traditionnels! Par une évolution hardie, Massenet s'est placé d'un seul coup en tête de la jeune phalange qui veut restituer au drame lyrique les éléments de réalité scénique que l'influence persistante de l'opéra italien lui fit perdre chez nous.
On chercherait vainement dans Werther des ensembles, des churs, des airs enchâssés dans la partition uniquement pour faire valoir le chanteur, voire même des duos. Tout cela a été impitoyablement supprimé. Les librettistes ont taillé dans le roman de Goethe un drame bourgeois, simple et émouvant, marchant au dénouement sans aucune entrave, comme une pièce destinée à un théâtre de comédie. Ce dialogue dramatique, M. Massenet l'a fait vivre par une déclamation musicale expressive et colorée et par l'enveloppement harmonique de la symphonie orchestrale qui s'étend d'un bout à l'autre de l'ouvrage comme son commentaire mélodieux.
Et puis c'est tout. A part un ou deux passages, dont on aurait pu d'ailleurs se priver sans dommages, - comme le gros intermède encore plus funèbre que comique des buveurs, - le maître n'a fait aucune concession aux surannées formules. Intransigeance dont il faut le louer et dont le public ne s'est effarouché nullement. Tout au contraire, et son attitude chaleureuse à l'audition de cette uvre originale témoigne des progrès énormes que l'art nouveau fait quotidiennement parmi nous.
Comment d'ailleurs n'être point pénétré par le charme d'une infinie langueur mélancolique qui s'échappe de Werther ? L'âme subtilement féminine de Massenet s'est épanouie mieux que jamais en cette idylle que noie à la fin le sang du suicide. Ah ! l'adorable inspiration par laquelle il dépeint au premier acte la douceur des aveux discrets de Werther et de Charlotte, pendant une promenade que baigne un clair de lune bleu ! Cela est à la fois délicieux et triste, et dans la joie timide de cet épanchement s'évoque déjà l'avenir si cruellement tragique... J'ai pensé en l'écoutant
Aux sanglots longsDes violons,dont parle le poète Verlaine dans sa Chanson d'automne.
J'aime aussi dans Werther la couleur et le style de la musique. Sans aucune réminiscence, sans le moindre artifice archaïque elle donne la sensation du milieu et de l'époque. Il s'en échappe un parfum délicat et atténué, comme celui que ressent une âme pieusement éprise des choses du passé, en découvrant au fond d'un meuble Louis XVI quelque sachet à l'ambre, oublié là sous un flot de vieilles dentelles... Je ne sais si tout le monde a eu cette impression. Elle est pourtant l'essence même de la partition.
Notre Grand-Théâtre a dignement monté Werther. Décors, mise en scène, costumes, tout y est matériellement fort soigné. L'interprétation est aussi de tout premier ordre. Rien n'est plus difficile pourtant, que de représenter des personnages rendus populaires par des uvres célèbres comme le roman de Goethe. Chacun se fait dans son imagination un portrait idéal des héros du livre aimé, et lorsqu'on les voit sur la scène, les acteurs qui les jouent ont souvent à souffrir de cette comparaison avec des créatures de rêve. Qui ne s'est, par exemple, dessiné une image du fatal et séduisant Werther et de l'aimable « Lolotte » ? Mais c'est là une observation d'ordre purement spéculatif. Cela ne saurait nous empêcher de reconnaître le grand mérite des artistes qui ont traduit avec tant de succès, sur notre première scène, le drame lyrique de Massenet.
Puisque nous parlons musique, ce ne sera pas sortir du sujet que de dire quelques mots de l'impôt sur les pianos qui vient d'être voté par la Chambre. Ces meubles bruyants seront désormais frappés d'une taxe de dix francs. A cinq cent mille pianos cela fera cinq millions. Le budget y trouvera son compte et la pianomanie n'en sera pas arrêtée. Le clavier, même imposé, n'en continuera pas moins à répandre des; torrents de fausses notes sur des milliers d'innocentes victimes. J'ai un ami qui faillit devenir fou, - et qui n'échappa à ce sort fatal que par un déménagement précipité, - parce qu'il y avait dans sa maison une jeune personne qui, tous les matins, pendant les trois cent soixante-cinq jours de l'année, jouait frénétiquement la Prière d'une Vierge sur un Pleyel poussif. Cette funeste passion vaut bien un impôt de dix francs. Alphonse Karr était partisan d'une mesure autrement draconienne : Il eut voulu qu'on enfermât dans une île déserte tous les pianos et tous les pianistes !
Avec les belles-mères et les vélocipèdes, les pianos sont un perpétuel sujet d'épigrammes.
L'autre jour, à ce propos, l'auteur de Werther qui pourtant aurait pu être Rubinstein, s'il n'eût préféré être Massenet, - nous racontait à dîner un assez joli mot de Labiche : Le père de la Cagnotte et du Chapeau de paille d'Italie avait été invité à une soirée où Paderewski, le pianiste à la mode, venait de se faire entendre au milieu des ovations que soulève toujours auprès des amateurs le jeu de ce grand virtuose : Je vous en prie, dit le maître de la maison à Labiche, faites-lui donc un petit bout de compliment, il en sera ravi.
Labiche se fait prier une minute. Puis, cédant aux sollicitations de son hôte, il s'approche de Paderewski, qui jouissait encore de son triomphe : Eh bien, lui dit-il, en lui frappant sur l'épaule, nous avons donc fini, petit tapageur!





